Depuis le temps qu'on nous dit que ces histoires de prosélytisme religieux, on ne peut pas s'y frotter parce que c'est trop polémique, les organisations habituelles vont nous tomber dessus à bras raccourcis, les journalistes vont en rajouter une couche ; non non, on n’y va pas, trop sensible, depuis le temps, tout ce temps, je n'y croyais plus.
Et on vient de recevoir l'ordre. Un vrai, écrit, le commandant nous l'a assuré, il a téléphoné trois fois au cabinet du Préfet : on a carte blanche pour virer ces teignes enveloppées dans leur fanatisme pudibond, on peut monter jusqu'à la torgnole si nécessaire mais ces punaises ce matin doivent dégager, c'est un ordre.
Des années qu'ils jouent avec notre France, tentant à chaque provocation de repousser les limites de l'acceptable, générant de la sympathie, tiens donc, voire des conversions, des passages à l'acte pourquoi pas, stupides évidemment mais tellement utiles à leur cause nauséabonde.
A chaque fois, nos autorités se dépêtrent mal d'un poisseux embarras, ne savent trop comment réagir. Entre les campagnes de presse plus ou moins orchestrées, l'activation frénétique de tous leurs réseaux, leurs sympathies entretenues à dessein, leur habileté à faire et diffuser des photos, de belles séquences choc passées et repassées en boucle sur tous les médias possibles, ils finissent encore et toujours par passer pour des victimes de leur foi toute d'amour, des martyrs de la liberté de culte tu es mon frère, tu es ma sœur c'est pareil en moins bien, crevons les infidèles dans un murmure et embrassons-nous à grand bruit devant les divines caméras.
Ils recommencent, encore et encore, obtuses poussières du cosmos embrigadant à chaque coup d'éclat quelques atomes de plus dans leurs délires, offrent à bon compte une explication définitive à tous les mystères qui t'effraient tant ; crois, crois, ne pense plus et crois, tout va bien, le monde est contre nous car nous avons la vérité en le seul dieu, crois en son prophète, crois contre toute logique, contre toute humanité, crois.
Et ce matin, à la suite de je ne sais quelle consigne de fermeté émanant de haut, de très haut, nous allons enfin entrer dans le bois dur, dans ce qu'ils estiment être le refuge sacré, la chaude et rassurante bêtise du groupe. On va leur rentrer dans le lard, parfaitement, j'ai bien dit le lard, nous allons rétablir l'ordre.
Certes, quelques-uns parmi nous auraient préféré, tant qu'à faire, que ça tombe sur une autre religion. Eux-mêmes fils de croyants sincères et citoyens, ils se violentent un peu pour m'obéir, et clairement à reculons. Après tout, ces signes ostentatoires, ces prières sont aussi, malgré tout, une part d'eux-mêmes, ils sont issus de la même pâte, de la même argile.
Je m'en fous, intégralement. Mes gars le savent, leurs origines et leurs croyances m'indiffèrent : je commande à des flics. Pratique le jeûne par conviction religieuse ou respect pour tes coutumes familiales, si tu veux. Mais fais pas chier le monde avec ça : on est ensemble, en uniforme, aux ordres de la République pour y maintenir l'ordre républicain. Le reste n'est que littérature et ce matin aussi, ce matin encore plus.
Ce matin, ça te plaît moyennement, notre mission ? Moi, c'était la semaine dernière, quand on a vidé le squat de ses pauvres sans solution, sans avenir, avec ces enfants qui n'avaient rien demandé, et que nous n'avions pas vraiment le choix car la Justice de la république l'avait décidé et nous étions son bras armé. Toi, c'est ce matin, parce que les soi-disant porte-parole de ton soi-disant prophète tentent encore, tentent comme toujours, comme ils essaieront encore pour les siècles à venir de fendre le socle commun, celui qui nous fait travailler ensemble toi et moi depuis des années sans qu'on se soit jamais tapé dessus, alors que tu crois et moi non.
Mon défi du matin sera de te faire obéir aux ordres, et surtout de ne pas les appliquer moi-même avec trop de rudesse, alors que j'en crève littéralement d'envie. Je méprise ces types, ces femmes au-delà de tout, c'est ainsi, c'est mon opinion, mon ressenti, je les exècre, les vomis. Et pourtant, article premier.
Ceux-là se sentent investis, soutenus par une vérité qu'ils ne veulent pas garder pour eux. Ils veulent imposer leur dogme, car un dogme forcément s'impose sinon ce n'est qu'une idée. Ils veulent l'imposer à tous donc aussi à moi alors que leur histoire prouve, en ouvrant simplement leur livre - non, je ne mets pas de majuscule à livre - que ce sont des fanatiques obtus, béats devant les récits de massacres dantesques, de conquêtes sanguinolentes, de martyres abominables, de souffrances bestiales autant qu'injustifiables.
Oui, je les hais, et ce sera aussi dur pour toi de les menotter que pour moi de ne pas les cogner d'entrée de jeu. Et on va le faire, et on va le faire bien, avec violence s'il le faut et s'il le faut seulement, parce qu'on est collègues, parce qu'on est policiers, et que sous le bleu des deux mots POLICE NATIONALE, au centre des C et S blancs de notre insigne, il y a un R majuscule, le R de République sur un fond rouge, rouge sang, rouge histoire.
Une évacuation musclée
Ce matin à six heures, les forces de l'ordre sont intervenues clinique de la Madronne pour en évacuer les trente manifestants, qui s'étaient enchainés hier soir aux comptoirs d'accueil. Rappelons qu'ils voulaient ainsi protester contre la prochaine implantation en ces lieux d'une antenne du planning familial. En moins d'un quart d'heure, les membres de la FSP (Fraternité Saint Paulin), mouvement actif de la nébuleuse catholique intégriste, ont été évacués manu militari par les agents d'une Compagnie Républicaine de Sécurité (CRS) sous les cris de […]
Constitution française, Article premier
La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.
Ce texte figure en page 189 de "Bonne nouvelle, c'est la police !",
François Bourin Editeur, 2011
