1 - NOIR SUR LA VILLE :
J'ai gagné un concours de
nouvelles, et serai édité dans un recueil réunissant jeunes auteurs et écrivains confirmés. Je serai donc à Noir sur la Ville 2009, à Lamballe, Côtes
d'Armor, les 14 et
15 novembre, pour y signer ledit opus et mes "Chroniques".
Compétence : Faculté nécessaire à l'accomplissement d'une quelconque ambition, aussi petite soit-elle, distinguant les hommes capables de ceux qui sont morts.
Ambrose Bierce, Dictionnaire du diable, 1911
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Il en était resté interdit, comme suspendu entre deux respirations, absolument dépassé par cette situation hors de propos, hors de sa vie, qui y avait pénétré par une effraction, un viol sans précédent. De toute son existence, jamais, en tout cas dans son souvenir (à moins qu'il ne l'ait effacé volontairement, créant un blanc sur un morceau de la pellicule du déroulement de ses vingt-neuf ans ?), jamais rien n'avait atteint en intensité ce qu'il ressentait maintenant.
Il lui fallait bien avouer que son enfance n'avait jamais porté le flanc à cette sorte d'émotions, toute faite de souvenirs de jeux innocents avec des amis choisis par sa mère ou, à défaut, sa nurse du moment. Cerceau, petit voilier, ballon rouge, le jardin du Luxembourg avait entendu ses cris de gamin pendant six ans, trois après-midi par semaine, rythmant son ingénuité de courses joyeuses entre les bancs bleus, faisant crisser les graviers propres éclairant le tour du bassin des canards surveillé par le grand monsieur en uniforme. Les souvenirs, à vrai dire, s'étaient lentement dissous (quelle tête pouvait donc bien avoir le gardien du square ? quel était le prénom de cette petite amie de ses cinq ans, si gentille et si brune ? où sa nurse achetait-elle la sucette brillante qu'elle lui donnait vers les trois heures, l'emmenait-elle avec elle, sucrerie extraite d'un paquet jamais aperçu ou achetée au jour le jour auprès d'un commerçant maintenant oublié ?), ne lui laissant qu'une sensation, une tiédeur acidulée en laquelle il se laissait volontiers flotter.
À six ans, tout avait changé. Sa mère avait tout fait pour que la fracture se déroule comme un petit changement sans conséquence, et son obstination de génitrice avait réussi là où quiconque aurait laissé la nature creuser puis effacer à demi son minuscule traumatisme : ainsi l'entrée au cours préparatoire s'était déroulée sans heurt, à peine un chagrin vite mouché les premiers jours, le temps de se rendre compte que mère l'attendait tous les jours, qu'elle ne l'avait pas abandonné, que la maison, le parc, la nurse, les jouets étaient restés à leur place et qu'il suffisait de patienter jusqu'après la sieste pour les revoir sans faute, repères jusque là immuables et devenus à ce titre nécessaires, ineffaçables.
Seule l'opération de l'appendicite, à neuf ans, l'avait véritablement secoué. Cette douleur diffuse, inconnue, son ventre devenant le siège du mal, cet inconnu jamais évoqué. Le docteur appuyant sur ses flancs, lui occasionnant des mouvements de bile, avait marqué son psychisme comme un sabre effile une joue lors d'un duel : ainsi donc la vie recelait des monstres tapis dans les ventres des petits garçons, monstres que les docteurs extrayaient en faisant mal, créant la douleur pour juguler les griffures des créatures. Les docteurs avaient, de ce jour, gardé pour lui comme un mystère de chamanes, d'initiés aux mystères des esprits, et à ce titre il avait refusé plus tard de faire médecine, pour préserver la confusion, agréable à sa sensibilité, entre homme de science et homme sorcier, maniant le scalpel et l'invocation aux mânes avec un bonheur égal. Il n'avait pas voulu savoir les dissections, les autopsies, le sang et les selles, se contentant pour l'avenir de ce souvenir : un ventre qui souffre soulagé par un moustachu portant sacoche à soufflets, sentant bon le vétiver, la connaissance et le mystère.
L'adolescence et le début de son âge adulte s'étaient écoulés, tranquilles, à peine dérangés par l'arrivée de Juliane, fiancée et mariée très tôt à sa destinée, simple cheville unissant leurs familles. Juliane. Si simple, si brune, si apaisante, Juliane dont l'enfance de fille de colonel avait été si cosmopolite, si exposée au monde, n'avait gardé de cette période qu'un goût immodéré pour les poissons multicolores, qu'elle collectionnait dans des aquariums gigantesques. Les souvenirs de ses plongées, encore enfant, dans les eaux des océans que la carrière de son père lui avait permis de fréquenter, suffisaient à son bonheur. De fait, entretenus par la présence des xiphophores à rayures, des semblants de petits silures tout en éclairs argent, des minuscules poissons-barbiers, ses souvenirs à perpétuité entretenus la gardaient en un état de semi-enfance prolongée, état qui le préservait, lui, de ce qu'il appréhendait comme les errements de la nature féminine. De fait, le vendredi, rentrant de son étude, il s'arrêtait toujours sur les quais, lui achetant un ou deux hôtes pour ses aquariums, animal ou plante, qu'importait, mais un cadeau d'eau, une bricole qui maintenait leur couple en état jusqu'au vendredi à venir ; vendredi, jour du poisson.
Et aujourd'hui, ce simple mardi, déjà vécu mille fois et à vivre bien plus encore, à vingt- neuf ans, en ce midi si propice à la promenade, il restait interloqué, quasi rigidifié par l'inconvenance de la situation. Déjà prêt à sortir de l'étude, il avait mis son veston et s'apprêtait à tourner la poignée de la porte du bureau quand
Depuis mon "vendredi, jour du poisson" (j'ai pas pu m'empêcher), je ne m'amuse plus. Il me semble que la parodie peut s'arrêter là. L'on pourrait, avant d'en venir au sujet, parler des affres du chien de la maisonnée, des vapeurs de la bonne que la famille s'obstinait à ne pas appeler 'domestique', des souvenirs d'étudiante de Juliane, du dépucelage du héros, des grandes orgues le jour de leur mariage, de cette mouche qui s'était posée sur le blanc revers de la robe de Juliane, présage qu'il s'était refusé à interpréter, tout tremblant de cette tache noire ailée sur cette blanche promesse...
L'exercice était amusant, mais une page suffira à montrer une fois encore qu'avec absolument rien on peut gruger le lecteur en lui laissant accroire qu'il lit de la littérature - qu'elle est belle qu'elle est culturelle, alors qu'il ne fait que suivre avec indolence des mots sans intérêt tracés sur des lignes boursouflées par un prétentieux petit escroc des lettres.
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