1 - NOIR SUR LA VILLE :
J'ai gagné un concours de
nouvelles, et serai édité dans un recueil réunissant jeunes auteurs et écrivains confirmés. Je serai donc à Noir sur la Ville 2009, à Lamballe, Côtes
d'Armor, les 14 et
15 novembre, pour y signer ledit opus et mes "Chroniques".
Compétence : Faculté nécessaire à l'accomplissement d'une quelconque ambition, aussi petite soit-elle, distinguant les hommes capables de ceux qui sont morts.
Ambrose Bierce, Dictionnaire du diable, 1911
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Anna SAM, ex caissière et vraie auteur,
avait lancé un concours cet été, un concours d'écriture dont le thème était :
" Imaginez que les supermarchés soient une invention aussi vieille que votre imagination vous guide (époque au choix : au temps des dinosaures, des chevaliers ou de l'an 3000...) et décrivez le quotidien d'une caissière. "
J'y ai participé en ne respectant pas vraiment la contrainte initiale, et le classement est enfin tombé : sur dix primés, j'ai dû arriver facile cent trente cinquième.
Comme il ne faut pas gâcher, j'abuse de mon pouvoir en ces colonnes pour y faire paraître ma contribution. Je me suis beaucoup amusé à l'écrire, replongeant avec délices dans un vice passé : l'abominable à-peu-près qui craint.
Le texte qui suit n'a donc strictement rien à voir avec l'objet de ce blog, et fait donc partie des "Tirés à part", ceux de mes textes qui n'appellent pas de commentaires. Peut-être d'ailleurs cela vaut-il mieux.
ELOGE DE LA MARTYRE INCONNUE
La ville, prise en moins d'une heure, était depuis l'aube ouverte aux barbares. Les églises avaient été les premières pillées et les ciboires, les reliquaires, les étoffes précieuses avaient tous disparu. L'un ou l'autre capucin fut éventré de-ci de-là sur les dalles mais sans cruauté antipapiste particulière ; ils se trouvaient sur le chemin de l'or.
Un bourgeois qui n'avait pu prendre la fuite sortait ses biens sur son pas-de-porte, tentant dans une pathétique ruse de détourner les braillards avinés de sa demeure. Dans un grand éclat de rire les brutes acceptaient l'offrande, lui cassaient le crâne et entraient tout de même violer les femmes.
La jeune fille en chemise, terrée dans l'épaisseur du rempart, ne risquait absolument rien. Elle avait été cachée là par son père, sergent du guet, dès les premiers nuages de poussière au loin annonçant l'arrivée des tueurs. À la seule condition de rester silencieuse, nul ne pouvait la dénicher dans sa cache de pierre inconnue de tous. Elle priait à genoux Sainte Geneviève, patronne des Bergères, de lui montrer le chemin du salut.
Mais à quinze ans, la belle effrayée n'en pouvait plus. Elle avait entendu Hildegarde, Brunecärde et Hönnecärde, ses voisines de toujours, hurler sous le rut et les coups des soudards, puis se taire mortes, enfin. Wennecärde, sa mère, avait disparu dès les premières minutes de l'assaut. Elle était seule. Elle adressa un vœu muet à Sainte Hedwige, patronne des Orphelins, pour se mettre sous sa protection.
Son jeune cœur, transporté depuis toujours par les prêches, se sentait en ce jour sinistre entre tous prêt à toutes les audaces. Quelque quatre heures après l'entrée des troupes dépenaillées et braillardes, elle sentit que son temps était venu. Elle poussa le mur de pierre devant elle, et sortit de sa cache.
Transfigurée par les sons, les lueurs diaboliques des incendies - dont au moins l'un d'entre eux devait à cette heure consumer sa chère sœur Manncärde et toute sa famille, elle n'eut point de courage à trouver pour agir. Son martyre la guidait.
Elle prit une table étroite, de bois brut, qu'elle traîna devant la porte Ouest de la ville, toute proche. Sur la table elle plaça un linge noirci de suie, puis l'orienta de biais, bloquant la sortie. D'un billot branlant elle fit un siège, s'installa derrière la table disjointe puis, sereine et sage, attendit.
Elle sentait au-dessus d'elle le regard bienveillant des saintes de la ville, rondes-bosses patinées au-dessus de l'arche du pont-levis. Hoülcarde et Nolcärde l'entouraient de leur muette sollicitude. Elle était seule, et fière, et prête.
Très vite, trois géants encore enivrés de stupre et de sang voulurent rejoindre leurs chevaux hors les murs, les bras chargés de chandeliers d'or, de nourritures fines et de soies mésopotamiennes.
La jeune beauté, hiératique, s'adressa au premier.
- " Guerrier, sache que tu devras payer. Seul Dieu sera Juge de tes abominations. Mon seul rôle sera de compter leur fruit au plus juste, pour sa plus grande Justice.
Je te donne l'ordre de déposer ici les prétextes de tes péchés. Je les compterai devant toi, j'en ferai la honteuse liste que Dieu, dans Son infinie puissance, entendra depuis les cieux qu'Il a créés, et Sa sainte vengeance te foudroiera comme elle a foudroyé Sodome.
Elle te foudroiera au regard des articles par toi arrachés aux coffres de Nevcärde, Ysencärde et Belcärde, mes amies qui vivaient pour Sa gloire et dans Sa crainte, amies dont je reconnais entre tes mains ensanglantées les tendres pièces du trousseau de mariage. "
Le musculeux barbare ne comprit rien au discours mais obéit en riant aux gestes simples dont la jeune beauté usait pour appuyer son propos. Il déposa sa provende sur le tissu noirci, qu'elle tira vers elle. Elle énuméra l'ensemble, lentement, sûre ô combien de l'immanente foudre se préparant à brûler le sicaire. Elle laissa le puant moustachu reprendre son butin en fin de décompte, et appela le suivant.
Mais déjà le jeu ne les amusait plus. Pour changer, ils la tuèrent avant de la violer.
Nul prêtre jamais n'en sut rien. Qui sait, la geste de la belle eût peut-être inspiré le martyrologe1.
Dommage : " Sainte Smicärde, patronne des Caissières ", ça aurait eu de la gueule.
1 Martyrologe (religion) : liste des saints qui ont subi le martyre.
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