Il a pris, comme les autres, une clé de véhicule, n'importe lequel, et est allé vérifier qu'il y avait le plein. Pas de bol : moins des trois quarts du réservoir.
Obligé d'y aller.
Trouver la carte essence, se souvenir du code à donner au guichetier, et en avant pour la corvée matinale. Tant qu'à faire, il va s'en débarrasser vite fait,alors il démarre la bagnole et s'en va
seul, à deux kilomètres de là, faire son plein.
A six heures et quart, il a encore les yeux un peu collés, normal. Sa petite Sarah a crié son angoisse nocturne jusqu'à point d'heure, papa l'a bercée dans la pénombre jusqu'à ce qu'elle se
rendorme, alors forcément maintenant Sarah dort comme un ange : et lui est crevé. D'ailleurs, il n'est pas allé au sport avec les collègues, c'est plutôt rare pour un footeux tel que lui ! Mais
bon, impossible de courir avec la tête dans le pâté, alors il s'est dévoué avec deux trois autres pour les pleins, tandis que les potes courent après la baballe sur un stade désert pour commencer
la journée du bon pied.
Il est presque arrivé à la station ("le code, c'est quoi déjà ? Ah oui, vingt-deux vingt-deux, quelle imagination…"), et un petit groupe lui fait signe de l'autre côté de la large avenue. Ça a
l'air important. Sans doute une famille coincée par un gougnafier s'étant garé devant leur porte de garage, un classique de ce quartier. Il met le cligno et s'arrête donc, bâille encore une fois,
claque sa portière, et va voir.
- Pressez vous, monsieur l'agent, c'est grave, je crois qu'ils sont morts !
Le mot est lâché. Un an de carrière, la première affaire, le premier paquet d'adrénaline dans la gueule, des morts et il est seul. Pas d'ancien à ses côtés, pas de gradé, tout seul. Des morts.
Courir.
Les gens lui désignent deux ados au sol, un scooter atomisé près d'une calandre de véhicule immobilisé sur la voie ; un homme pleure, assis tout près, tremblant. Le conducteur de la voiture sans
doute : les deux minots ont dû prendre le sens interdit à fond, et il a pris dans l'habitacle le craquement irrémédiable des tôles et plastiques s'embrassant plein fer, à six heures du mat'. Le
laisser pleurer, celui-là ira mieux.
C'est en état second qu'il passe un appel radio un peu embrouillé, mais il est sûr qu'il a dit "Priorité absolue" et "deux blessés minimum", le reste, il a oublié, il est par terre, à genoux, il
a posé sa radio au sol. Il est à genoux, et il est mort de trouille, ils sont deux, il est seul, qu'est ce que je fais, bordel, qu'est ce que je fais ?
Il choisit. Le type casqué a l'air démantibulé, et il geint. Il geint. Donc il respire. Il s'occupera de la petite sans casque, qui ne fait pas de bruit. Il a choisi.
Vite et lentement, paniqué et lucide, il écoute sa respiration : elle respire. Il lui parle, regarde-moi petite, regarde-moi, Jésus aide-moi qu'est ce que je raconte je suis fils de musulman si
mon père m'entend il me gifle, mon dieu s'il te plaît réveille-la je crois pas en dieu je m'en fous réveille-la les collègues vont arriver, les pompiers aussi, réveille-toi !
Il l'a tournée, lentement, doucement, parce qu'il le faut, il ne se souvient que de cela, la technique il l'a effacée, il l'a oubliée, il est sûr qu'il y a une technique pour ça mais il ne sait
plus rien que " pas de conscience et elle respire, c'est PLS* ". Alors, doucement, il tourne la petite dans sa flaque de sang, la cale contre sa cuisse, il entend toujours le type à côté qui
gémit, il lui dit j'arrive, j'arrive, je m'occupe d'elle et promis je m'occupe de toi, un peu de patience s'il te plait, ils arrivent, ils vont m'aider.
La jeunette est là collée sur sa cuisse, non elle ne va pas basculer, tu m'entends mon dieu faîtes-lui ouvrir les yeux, je veux qu'elle me voie, je veux qu'elle respire, papa s'il te plaît je
sais que tu es mort excuse-moi, viens m'aider, respire petite, ouvre les yeux.
Elle les a ouverts, tandis qu'il lui caressait à peine les cheveux. Elle a ouvert des yeux perdus, au-delà d'un regard, inertes et asynchrones, des yeux déjà basculants sous une auréole de
cheveux ensanglantés, sous sa large main la plus douce possible.
Regarde-moi s'il te plait je suis là je t'aide ton copain va bien, les secours arrivent, ils sont là, mes collègues sont là, les pompiers sont arrivés, ne ferme pas les yeux s'il te plait ne
ferme pas les yeux mon dieu, s'il te plait regarde-moi, ne pars pas.
Les copains étaient là, les plus anciens. Il a quitté la petite à regret, écarté calmement par un pompier moustachu. Il se souviendra de la moustache du pompier, grise, fournie, et rien
d'autre. Le casque, peut-être ? Même pas. La moustache grise du pompier, plus fine que celle de son père, mais la même couleur, pareil.
Il s'est relevé comme un flic. Connement, il pensait à faire le plein. Il a même aidé l'équipage à dévier la circulation. Non monsieur ne vous arrêtez pas, circulez, il n'y a rien à voir. Il n'y
a rien à voir. Plus maintenant. Vraiment.
Au retour, il a tapé le rapport de primo-intervenant, pour le service des accidents. Pendant une grosse heure, il a revécu les gestes, éliminé les mon dieu et les papa, écrit un rapport concis de
fonctionnaire efficace. Et puis il l'a relu, et corrigé. Et puis c'était fini.
Il le tendait à son chef quand la radio a annoncé un mort, le jeune casqué, à l'hôpital. Celui qu'il avait choisi de ne pas choisir. Son chef est aussi formateur de secourisme, une chance
:
" Aucun regret à avoir, jeune, tu l'as choisie à juste titre, vraiment le bon choix, j'aurais pas fait mieux, crois-moi ", insiste t-il deux, trois fois, jusqu'à ce que ça rentre, de travers,
tout plié, tout froissé pour le moment.
À juste titre. Appeler ma femme. Pas fait mieux. Sarah. Une moustache. Le bon choix. Papa.
à Ahmed
* PLS : Position Latérale de Sécurité. A appliquer dans ce cas : personne INCONSCIENTE qui RESPIRE.
Se former au Secourisme ? Voir ici, la Croix Rouge.
Derniers Commentaires