Guillaume est croque-mort. Il en faut ? Oui. Comme des flics, des chirurgiens ou des Michel Drucker. Non, oubliez ce dernier exemple.
Guillaume est un lecteur de longue date, employé d'une entreprise de pompes funèbres, qui tient un blog d'humour (noir, il va
sans dire). Il me fait le cadeau d'une anecdote tout en délicatesse et poésie, comme seuls nos métiers peuvent en générer de temps en temps.
Merci à lui, bonne lecture à tous.
Quand la police trouve un défunt, ils appellent la confrérie des joyeux croque-morts, dont je suis. Ça s'appelle une « réquisition ». En gros, on vient, on ramasse, et on envoie la facture au
procureur. Qui la paie quand il a le temps, le budget, et surtout, pas de famille à qui la refiler.
En général, la patrouille appelle le central, qui appelle un médecin, éventuellement légiste, un Officier de Police Judiciaire (OPJ) si nécessaire, et les pompes. Le tout dans l'ordre, ce
qui nous permet de discuter avec la patrouille, en attendant que chacun arrive et fasse sa petite affaire.
Or donc, voilà qu'un soir une patrouille est appelée par les voisins d'un appartement d'où émane une « nuisance olfactive ». Deux policiers se présentent donc à la porte, constatent que le
logement est occupé par une petite vieille terrifiée, réussissent, en déployant des trésors de psychologie, à se faire ouvrir la porte, et entrent dans un dépotoir.
Des sacs poubelle éventrés jonchent le sol, le hall est dans un état de saleté incroyable, l'odeur est suffocante, la vieille elle même étant dans un désordre mental manifeste. L'un des deux
policiers ayant réussi à engager le dialogue avec elle, son collègue décide de jeter un petit coup d'œil dans le reste de l'appartement, histoire de constater l'étendue des dégâts.
L'agent resté avec la dame est surpris d'entendre son collègue l'appeler, d'une voix bizarre, un peu trop aiguë peut-être :
- Viens voir !
- Je suis occupé, là !
- Oui, oui. Mais viens voir. Dans le genre maintenant - tout de suite, si tu veux bien !
Il rejoint son collègue dans une chambre proche. S'y trouvent : une armoire, une commode, deux lits jumeaux, un cadavre d'homme.
Soigneusement recouvert jusqu'au cou d'une couverture ignoble, sur un matelas imprégné de fluides corporels coagulés, le corps semble être là depuis six à dix mois. Les coprophages et nécrophages
ont depuis longtemps déserté, ne trouvant plus de pitance sur les os où ne subsistent que des lambeaux de chair desséchée. Les deux flics en ont vu d'autres mais tout de même, cette fois, ça
coince côté déglutition.
Ils retournent voir la vieille, après avoir par radio appelé un OPJ en renfort, "dans le genre très urgent illico tout de suite, là, mais vite". Celui qui a établi le contact se lance, cherchant
ses mots, très embêté :
- Euh, madame, vous savez, il y a quelqu'un dans le lit, dans la chambre…
- Oui, c'est mon mari !
- Mais, madame, il n'y a rien qui vous choque ?
- Non, quoi ?
- Il est mort, madame. Il est mort depuis un moment, madame.
La vieille le fixe, son regard perdu dans un vide auquel même elle sans doute n'a pas vraiment accès, puis :
- Ah... Je me disais, aussi, qu'il n'était plus très causant, ces derniers temps…
La dame a été internée, le monsieur inhumé. Leur fille a fait livrer une couronne, n'a fait aucun problème pour régler la facture du Procureur, et n'a pas jugé utile de se déplacer.
