- Petit, que tu bloques ton lycée parce que y'en a marre de la nouvelle réforme, je comprends, ça fait partie du jeu. Mais là tu vois, entasser des poubelles, faire brûler des palettes, empêcher tes potes d'aller en cours, et depuis vingt-cinq jours maintenant, ça commence à lasser, vois-tu…
- Monsieur l'agent, ça va, vous êtes cool, vous, mais on n'a pas l'intention de bouger ! On a le soutien des masses, on en est sûr, et…
- Attends, je t'explique, grand. Il n'y a plus de caméra. La semaine dernière, OK, tu as fait ton show, le message est bien passé à la télé, aucun problème. Mais là il est sept heures du matin,
vous êtes douze volontaires, trente sympathisants, et il n'y a plus de journalistes : tout est différent, comprends-tu...
- Et pourquoi ce serait différent, d'abord ?!
- Tu débutes, toi, on sent que ta formation n'est pas tout à fait aboutie… Tu n'as pas l'air con, tu vas vite comprendre. Il y avait des belles images à produire pour le Vingt-heures, tu as été
l'élu grâce à ta bonne bouille et ton keffieh tout propre. Félicitations, c'est la gloire, profites-en, tu vas tomber les plus jolies filles du lycée pour un bon trimestre.
Mais là, maintenant, on est entre nous. Sur une place déserte, devant un lycée mort. On est équipé pour le
maintien de l'ordre, grenades comprises, on n'attend plus que les ordres pour vous dégager, et je pense que ça ne va plus tarder.
Alors tu préviens tes potes : si on s'avance, on a fini de jouer, ils dégagent. On n'a pas envie de cogner des ados - on attendra d'avoir des dockers énervés en face pour faire les virils -
mais si on doit, on doit.
- Vous voulez dire que s'il y avait des journalistes, ça ne se passerait pas comme ça ?
- Ben tu vois, quand je te disais que tu comprendrais vite ! Évidemment, s'il y avait des journalistes tu ferais comme d'habitude, tu hurlerais aux violences policières, à l'état facho, à la
dictature, la routine, quoi. Mais là, il n'y a plus personne, il est trop tôt, il fait trop froid, votre mouvement dure depuis trop longtemps, donc pas de journalistes. Donc on va vous virer mais
si possible gentiment, on n'est pas des bœufs.
- Ouah merci monsieur, je vais en parler à mes copains, on va s'en aller, promis, laissez-nous dix minutes, merci monsieur, merci ! Heureusement qu'on n'a pas eu affaire aux CRS, eux on sait
qu'ils les font boire pour nous taper, c'est des brutes, au moins avec vous on peut discuter ! Merci !
Il est mignon, mais il débute, maintenant c'est sûr.
En hiver, les blousons chauds recouvrent les grands insignes de poitrine avec leurs jolies
grosses lettres. Et il vient, notre nouveau jeune copain, froidement, à moins d'un mètre, innocemment certes mais quand même, de nous traiter, trente CRS, de bourricots
alcooliques.







C'est moi qui lui avais
trouvé son petit nom, entre autres à cause de son envergure hors normes, et aussi au fait qu'on ne l'entendait jamais prononcer un mot plus haut que l'autre. C'est vrai :
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