Texte extrait de "Chroniques de la main courante". En
vente partout. C'est Noël. Je dis ça, je dis rien.
- " Allez, fini de jouer à cache-cache ! Sortez de là ! Allez, on descend ! "
Ils gueulent depuis le quai vers le haut des wagons, là où un large interstice permet de discerner les cabines des camions, qui vont y faire le trajet vers l'Angleterre d'ici à deux heures.
Ici, c'est la foire aux clandestins. À l'entrée du Tunnel sous la Manche, les tentatives de passage sont légion, et vouées à l'échec. Les clandestins ne se lassent pas, mais eux non plus. En plus c'est excellent pour leurs statistiques d'emploi.
Quand, à trois heures du matin, une patrouille entrevoit un mouvement dans un des fossés entourant la gare de chargement, elle peut être sûre de ramener un E.S.I. (Étranger en Situation Irrégulière), et hop, un petit bâton dans la colonne correspondante.
Sauf qu'ici, c'est jackpot à tout coup. On n'arrête pas un, ni deux individus à la fois, mais vingt, trente parfois, qui se lèvent du fossé dès qu'ils ont été repérés. Record : en une prise, soixante et un !
Ils connaissent la musique, ne se rebellent pas, sont amenés vers la sortie, leurs identités sont notées, et rendez-vous la nuit prochaine. Quatre flics, trente arrestations en une fois : c'est pas de la statistique officielle et véridique qu'elle est belle, ça ?
Cette fois, de loin, ils les ont vus monter dans le wagon, trop tard. Ils savent qu'il y en a une vingtaine, il faut les en faire sortir. Mais les wagons sont fermés, et les E.S.I. s'obstinent à se taire malgré leurs appels à la raison. Bon.
Ils montent donc sur le wagon, c'est plein d'angles, de prises, ça va être vite vu. Ah tiens, non. L'interstice n'est pas très pratique, on n'y voit pas très bien dans ce machin, même en passant le bras avec la lampe l'œil bute sur les camions, on ne voit personne.
Donc ils montent un à un sur le toit et tentent une approche par le haut, tonfa en main pour éviter de le cogner partout.
Vingt secondes de vaines tentatives et un petit bonhomme en cotte bleue jaillit d'un petit bâtiment, hurlant à leur endroit des propos indiscernables à cette distance. Qu'est ce qu'il veut, le braillard ?
Ils attendent son arrivée, qui ne saurait tarder vu la course effrénée qu'il a entamée. Il arrive enfin sur le quai. Mais c'est qu'il les engueule !
- " Bande de
crétins dégénérés, qui vous a dit d'aller vous fourrer là-haut ? C'est vous leur chef ? Mais vous êtes un vrai con, c'est signé Connard de Compétition une idée pareille ! Faîtes descendre vos
abrutis immédiatement, vous m'entendez, c'est un ordre !
Descendez tous, espèces de Q.I. d'huîtres ! On n'a pas idée de faire des conneries pareilles à trois heures du matin ! Non mais vous vous êtes vus, espèces de décérébrés ? Descendez, ou je
vous mets mon pied au cul ! "
Les dix flics estomaqués n'y croient pas encore. Ce nabot chauve et bleu se permet non seulement de les engueuler mais en plus il les insulte, et de surcroît il est en auto-allumage : personne ne lui a encore répondu qu'il s'échauffe de plus belle !
- " Vous êtes encore là-haut ? Non mais vous avez de la cire dans les esgourdes en plus ?! Je vous dis de descendre, bande de têtes de noeuds ! Vous, le chef des crétins, dîtes-leur de revenir sur le quai tout de suite, ou il va y avoir des morts ! Mais comment il faut vous le dire, espèces de tarés congénitaux ?! Descendez de ce train, trisomiques ! "
Il trépigne maintenant, débordant d'une incoercible fureur, gigotant ses petits bras en tous sens, adoptant une belle couleur vermillon au-dessus de la cotte bleue.
- " Mais descendez, bande de cons de flics de mes couilles ! Descendez de là, saucisses ! Écoutez ce qu'on vous dit pour une fois dans votre vie de cons ! Sur le quai, immédiatement ! "
Tout le monde descend du wagon, mi-vexé mi-curieux, pour calmer Schtroumpf Hurleur.
- " Ah, enfin ! C'est pas trop tôt ! Qui a eu l'idée d'envoyer des humains là-haut ? "
- " C'est moi, je suis leur gradé, et vous commencez à me les gonfler sérieux ! C'est quoi ces manières ? Vous voulez qu'on vous explique… "
- " Vous m'expliquez rien du tout, vous écoutez, ignare
galonné ! Vous avez fait monter vos gars sur un train qui est actionné par ? Par ? l'électricité, bravo ! Et d'après vous, comment ça marche, l'électricité ? Y'a un type dans votre genre à
l'arrière de la loco, pas-de-cerveau-tout-dans-les-jambes, qui pédale pédale pédale à fond pour lancer le TGV jusqu'à Londres ?
Non, n'est ce pas ? C'est branché sur une caténaire à plus de 100 000 volts ! Toi y'en a comprendre ou il te faut un dessin ? Vous avez compris, tous
? C'était en tension, bande de macaques suicidaires !
100 000 volts, un seul arc électrique et il y avait dix morts ! Dix flics tout ratatinés tout noirs tout grillés !
Vous avez une chance de cocus que rien ne se soit déclenché ! D'ailleurs vous devriez appeler chez vous : cocus à ce point, à mon avis elle en est à la sodomie et ils sont plusieurs dessus
! Vous m'avez foutu la frousse de ma
vie, connards de fonctionnaires, vous êtes vivants par erreur, bande d'inutiles ! "
Cette nuit-là, peut-être bien que quelques clandestins passèrent côté anglais, et pour sûr ils ne relevèrent aucun outrage à agents. Les définitions de " clandestin " et de " outrage ", n'est-ce-pas, c'est tellement fluctuant, tout ça.








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