Ce texte est la deuxième et dernière partie de celui entamé la semaine dernière.
[...] Et surtout un évènement nous distrait de l'explication : la brune de tout à l'heure le regarde, plein face, effrontément, en se relevant d'une chute quelconque suite à un jeu de ballon
superflu, couverte d'une fine pellicule de sable sur tout un côté, avec des yeux qui ne trompent pas, des yeux dévoreurs et propriétaires.
- L'Albatros. La brune en rouge. Tu l'as pointée ?
- Pardon ?
- Tu l'as bombardée, ça se voit ; t'as dormi dedans, j'en suis sûr, et en plus on dirait qu'elle a aimé ça !
- Dis-nous, on est tes potes, quoi ! Elle est vraiment aussi bonne au pieu qu'elle en a l'air, debout ?
- On peut pas savoir, avec ce maillot qui les écrase un peu, comme ça : ses seins, c'est des vrais ? La vache de canon que c'est, ça doit être ferme sous l'homme, ça !
- Allez, fais pas ton chien, raconte, tu l'as harponnée comment ? En boîte ? C'est vraiment un avion de chasse ! Le plus beau cul de la plage, c'est voté à l'unanimité, hein les mecs ? Une sacrée chaudasse, à vue de nez !
Le sourire n'est pas fat mais il est là, simple, évident sous les yeux de mouche réflectorisés que lui font ses lunettes. L'enfoiré, la plus belle de la plage, au point que même les autres filles le savent, et ça fait pas une semaine qu'il est là ! On regrette déjà d'être passé le voir, un peu. La grande belle se retourne, exposant ses impeccables fesses, l'une caramel l'autre pailletée de sable, et court vers l'onde bouillonnante pour s'y rincer, promesse d'une fraîcheur qui érigera plus encore les larges tétons coiffant les seins lourds et ronds discernables sous le rouge du maillot qui… on se calme, un truc déconne.
L'Albatros a frémi. Son pote aux jumelles lui a envoyé un signe que lui seul a compris, et maintenant il pointe le large du doigt en sifflant. Notre grand pote nous largue dans la seconde, m'abandonnant ses lunettes et lâchant très vite : " La Viande à filin, sûr ! ".
Il s'est jeté sur une sangle qu'il a amplement enfilée autour de son torse et il court dans la direction que pointe son collègue, direction l'horizon. Un long câble uni à la sangle se déroule derrière lui, relié à une bobine qu'un autre sauveteur a attrapée et commence à rapprocher du bord. Un deuxième nageur l'a devancé, trente mètres devant lui, fonçant à force de bras vers le large. A trois mètres devant l'énorme rouleau, assommoir liquide en furie, l'Albatros plonge profondément, comme voulant se noyer plus vite.
Peu familiarisés avec ce sport abscons, nous restons – comme des abscons ? oui, c'est cela – immobiles, estomaqués par la rapidité du truc en marche. Il y a quinze secondes l'Albatros était en train de ne pas nous dire qu'il avait couché avec la bombe atomique en maillot rouge (tiens, comme dans Alerte à Malibu !), et il n'est déjà plus là, ayant entamé un travail sacrément physique et foutrement incompréhensible. Ah, finalement il ne voulait pas se noyer, il est réapparu derrière le rouleau, et nage tout en puissance vers… vers quoi, au fait ?
Pas un sur nous cinq en rangers alignés sur notre carré de sable capable de comprendre ce qui se déroule : à hauteur de plage, pour des gens normaux, il ne se passe pas grand chose. Un sauveteur bronzé portant T-shirt siglé CRS est parti comme une bombe vers le large, l'Albatros l'a suivi en enfilant une sangle reliée à un fil relié à une sorte de grosse bobine, que s'est empressé de ramasser un troisième pour l'approcher de la mer, bras levés bien haut et laissant le fil se dévider. C'est tout.
Deux autres sont sortis du poste et moins d'une minute plus tard, ils entament un concours de tir à la corde avec pour adversaire l'océan face à eux. D'un côté trois sauveteurs sur la plage qui tirent, de l'autre les rouleaux, et sans doute au bout notre Albatros et son pote, plus la victime qu'ils sont allés chercher. Finalement tout s'explique mais avec des jumelles, comme on vient de le faire, et c'est effectivement le type de tout à l'heure, le blaireau, la "viande à filin" comme il disait, qui se fait tracter… Viande à filin, ça y est, j'ai compris ! Tellement sûrs que les frimeurs qui se prennent pour des surfeurs californiens vont une fois sur deux avoir besoin d'eux, ils les ont surnommés comme ça !
Le type est effectivement ramené sur le bord, exténué, enlacé par l'Albatros, tiré par l'équipe restée sur la plage. Hé oui, l'Atlantique, quand ça tape, c'est du sérieux, les Viandes à Filin devraient rester à leur place, dans leur salon devant les rediffusions d'Alerte à Malibu.
A ce propos, la fracassante brune au maillot pétaradant couve maintenant l'Albatros du regard, fondante, les mains jointes et tordues, enamourée au dernier degré, n'osant le déranger encore, tout occupé qu'il est à rassurer la victime et l'accompagner jusqu'au poste. Les autres femmes, jeunes et moins jeunes, n'applaudissent pas, mais le cœur y est. Le cœur et le reste, tout le reste.
Pas une qui nous aurait remarqués. Nos uniformes commencent à devenir d'un pesant, tout d'un coup : on les dirait trempés, on se sentirait un peu beaucoup de trop que ça ne m'étonnerait qu'à moitié, il va être temps de rentrer, je sens.
L'Albatros sort du poste et revient déjà vers nous, tout sourire, accompagné de la brune en rouge débarrassée de son sable, de son anxiété, mais pas de sa poitrine, je confirme. J'avale légèrement de travers un air chargé d'iode et d'hormones, de sable en suspension et d'embruns titillants.
- Vu, la viande à filin ?
- Vu, compris, reçu. Chapeau, mec, on savait que tu nageais bien, mais je ne savais pas ce que ça faisait en situation, on regrette pas d'être venus. Vraiment, chapeau !
- C'est pour ça aussi que j'aime ce boulot. La gagne, la nage, le sauvetage. Et les gonzesses, évidemment.
La bombe aux courbes assassines comprimées dans le vermillon n'a pas tiqué. Nous, si. Faut oser, quand même.
Alors, avec son sourire énervant sous les lunettes bleu miroir qu'il vient de reposer sur son nez impeccable, main ouverte vers la star calorifère, négligemment, il nous glace à l'arrache d'un formel :
- Nath', je te présente Jean-Marc, Hervé, Paul, Julien, et Serge, des collègues de ma CRS. Messieurs, Nath'. Mon épouse.
Lien pointant vers la technique du filin








Toute l'année, il nous
raconte ses plages des Landes, soi-disant les plus dangereuses de l'univers connu, avec ses baïnes assassines, ses rouleaux fracasseurs, et bla-bla-bli, et bla-bla-bla…
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