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Mélancolie

Mardi 11 octobre 2 11 /10 /Oct 04:33
- Publié dans : Mélancolie

 

Par dessus la douce fragrance des feuilles se mêlant à l'humus automnal, l'odeur sure, vaguement pourrissante s'insinue dans ses narines en sournoise invitée, bien que les champignons en cachent la première attaque sous leur acide senteur rousse. Mais elle est là qui insiste, surnage, collant aux sinus, au cortex, réveillant des peurs là enfouies depuis la préhistoire et que lui a à connaître et il n'en veut pas, de toute son âme il n'en veut pas. Alors il ne la sent pas, pas encore, pas tout de suite, s'il te plaît.

Elle est là, lovée, glissante, entre les troncs et les mousses elle monte aux frondaisons mêlées des diverses essences, se cogne langoureusement au dessous des feuilles pour mollement rebondir vers le sol, vers ses narines, râpant sa gorge maintenant.

- Ca ne peut pas être ça. Ca ne peut pas.

Il renifle, les ailes de son nez s'écartent, il inspire, il s'imprègne, il chasserait presque.

- C'est sans doute une charogne, c'est pas grave, on marche, ça va passer.

Quelle drôle de voix. Il la regarde, s'excuserait presque. C'est impossible, pas ici ; il est en repos, ici c'est dimanche, il se promène avec sa femme dans les bois, ils ont laissé le petit chez les beaux-parents alors ils se promènent en amoureux toute une journée rien qu'à eux alors l'odeur n'est pas là, elle n'existe pas, voilà.

C'est le premier indice, toujours. L'odeur. Il s'est arrêté maintenant, pour s'en mettre plein les naseaux, pour être sûr, vraiment, mais il l'était déjà. C'est elle, c'est l'odeur, l'indice infâme et quasi liquoreux dans la bouche, amer, puant, le premier qu'on rencontre, avant même d'ouvrir la porte.

Il s'est déjà trompé, pourtant, une fois. Ce n'étaient que deux steaks oubliés sur un comptoir de cuisine américaine, par la jeune étudiante qui était simplement partie en vacances chez ses parents. Les pompiers avaient cassé la porte pour rien, les collègues du commissariat s'étaient foutu de sa gueule pendant une semaine. Il ne se trompe pas. Cette fois, elle est là.

- Il faut que j'aille voir, juste pour être sûr. Vraiment. Je reviens de suite.

Mélanie sait. Trop. Alors elle le laisse y aller, de toute manière elle n'y pourrait rien. Elle sera là, c'est tout.

Il a écarté les buissons du bout de son bâton de marche, a écrasé quelques branches mortes, a très peu hésité, c'est par là. Plus il avance, plus l'odeur le soûle, l'écœure mais c'est là, il n'y peut rien.

Il y a quatre ans, c'était pareil, quand son pote Jef avait trouvé la jeune lors de la battue. C'est ce qu'il avait raconté à tout le monde, après. Il l'avait dit : quatre, cinq secondes avant de la voir, il savait, à l'odeur. Ils l'avaient tous vue, après coup, tous avaient senti son effroyable odeur, inconcevable, inoubliable. La vision était restée, mais l'odeur, l'odeur surtout les avait tous englués. Jef, lui, avait fini par vomir, sans que ça le soulage, d'ailleurs.

Aujourd'hui, il est seul. Elles sont devant lui, les trois secondes, derrière le rideau de branches, vers la clairière qu'il devine toute proche, dans le cône invisible qu'il fouille du regard à mesure qu'il avance, gêné par les racines et les broussailles, l'odeur est là, impossible de confondre, impossible de faire semblant de n'avoir rien senti et de s'enfuir, comme tout le monde, impossible.

Mélanie suit, à dix mètres. Il avance, nez, truffe au vent. Il n'y a pas de vent. L'odeur, pourrie, sucrée, merdeuse et douce, il l'a dans les sinus, elle force, elle pousse jusqu'à sa trachée, elle y est. Trois secondes, lui a dit Jef, ça a duré trois secondes et lui ne veut pas ; il y va quand même, parce qu'on n'y peut rien, c'est comme ça, c'est le boulot, il faut y aller et non, pas les trois secondes, nom de dieu, pauvre Jef comme il a dû en baver, ça lui avait pourri son année. Trois secondes, et une année.

Il repousse une branche au niveau de son thorax, la tord dans le sens de la marche, la relâche en coup de fouet, il est seul avec l'odeur, Mélanie est derrière, loin, elle suit, elle s'en fiche, elle sera là.

Les clics de la trotteuse résonneraient dans sa tête si seulement il était dans un film noir – il adore les films noirs - pas de cliquetis, pas de cloches, pas de jingle annonciateur ou de musique en vagues graves accompagnant l'angoisse du cinéphile, rien, rien que son souffle qui doit puer autant à l'entrée qu'à la sortie de ses poumons maintenant tellement l'odeur y est, tellement les trois secondes ont commencé, elles se finiront là, derrière l'ultime rideau vert clair, dans la petite clairière.

Elle est morte. Depuis un jour ou deux. Blessée au flanc par un tir, un seul orifice, sans doute une carabine, à lunette pourquoi pas. Ils sont équipés, maintenant. Elle a dû courir, se vider peu à peu de son sang et mourir, là. Les biches meurent aussi, ça ferait un bon titre, pour un polar. Cons de chasseurs, aussi.

Il a posé ses genoux près de la tête de la bête, gueule ouverte sur sa langue sortie. Les vers doivent déjà y être. Elle pue.

Il lève les yeux vers elle, elle qui s'est approchée.

Elle lui prend les mains, ses mains souillées d'avoir caressé la tête d'une charogne, le relève. Il aimerait bien parler.

Il se tait. Dans le fumet pourrissant de la viande gluante quittant à regret les os durs, Mélanie l'enlace. Il met son nez dans son cou. Une minute encore, elle lui tend un mouchoir. Il se mouche dedans, deux fois, met le tout dans sa poche, inspire un grand coup. Ca pue encore plus, et ça va mieux.

Elle lui prend la main, et puis elle s'en va, vers le chemin qu'ils ont quitté tout à l'heure. Elle écarte les branches. Il suit. Elle est là.

Par Serge REYNAUD - 7 blâmes et féloches - Je commente
Lundi 30 mai 1 30 /05 /Mai 05:18
- Publié dans : Mélancolie

 

Les 30 mai et 11 juin 2011 ont figuré sur ce blog, en deux parties, un texte intitulé AU TABLEAU !

J'ai été aisément convaincu par mes lecteurs qu'il était mal construit, peu clair, bref, à chier.

Mes lecteurs, ne serait-ce que pour leur franchise, méritent mieux. J'efface donc ce texte, qui sera réécrit à l'occasion.

A bientôt !

 

 

Par Serge REYNAUD - 0 blâmes et féloches - Je commente
Mercredi 18 mai 3 18 /05 /Mai 06:26
- Publié dans : Mélancolie

 

J’entends depuis mon bureau la PS sortir avec le deux-tons en branle. Sans doute un de ces problèmes de tous les jours, un de ces drames sans importance, la routine du boulot des flicards dans leur PS, leur Police Secours.

Oh, pas de la grande police, pas celle qui fait évoluer la carrière et rêver les filles. Pas celle des filatures, des arrestations, des coups de filet, pas celle que les journalistes veulent voir, pas celle que la foule veut admirer, non, la police du banal.

Mais madame qui ne supporte plus les coups, le petit oublié à la maternelle, les tags dans la cage d’escalier, la voiture détériorée, ce n’est pas banal, jamais.

À chaque fois, c’est un problème minuscule au regard de la marche du monde, mais personnel, intime, désolant pour qui le subit. Parfois – souvent, même –, une seule personne est concernée, une toute petite, mais elle a un problème, et la police est là qui vient.

Ce n’est pas l’anti-gang, pas les agents secrets, pas non plus les cagoules noires sur les combinaisons tactiques. C’est la police ordinaire, de tous les jours, celle qui règle les problèmes de tout le monde au fur et à mesure, comme ils viennent : la PS, la police faite par les gardiens de la paix, qui en l’occurrence méritent leur appellation. La police sans gloire, mais point sans noblesse.

J’ai pensé à eux, mes collègues des PS, quand j’ai un jour assisté à cette conférence au Centre national de formation. Devant nous, s’il m’en souvient, un sociologue, un historien et un journaliste, chacun venu, pour le domaine qui lui était cher, nous parler de l’image de la police. Face à eux, quatre cents flics venus de toute la France réunis dans l’amphithéâtre.

La conversation a donc roulé sur les différences entre l’image de la Police hors l’institution et la réalité. Débat de haute tenue, très intéressant, mais qui me laissait malgré tout sur ma faim.

Et nous? Nous, les chemises bleues ? Rien, absolument rien sur l’image que se fait le public des gars de la tenue, des flics de patrouille, pas d’image pour cette police-là ? Elle n’a pas d’existence dans l’imaginaire collectif, cette police ? Après tout, c’était peut-être le cas.

Il était temps de passer aux questions.

Mon voisin a pris le micro qu’on lui tendait et s’est donc présenté. Capitaine, après dix ans passés à la direction de l’antiterrorisme, il venait d’être affecté à sa demande dans un commissariat du Sud-Ouest, pour se rapprocher de ses racines familiales et rugbystiques.

Il nous a rapidement brossé le portrait de la seule police qu’il ait connue, la police d’un autre monde, celle des téléphones reliés à l’international, des voyages en avion militaire, des liaisons satellitaires, des ordinateurs portables, des vrais moyens adaptés à sa mission au point qu’il a résumé son introduction par :

– Je n’ai pas voyagé en sous-marin, mais je crois que c’est juste parce que je n’ai pas demandé.

Puis il est passé à son nouveau cadre, celui que nous connaissions tous, quelle que soit notre affectation : les geôles d’un autre siècle, les couloirs pisseux, les codes pénaux pas à jour, les formulaires à ne savoir qu’en faire, les notes de service en pagaille, les bureaux gris, les demandes, les autorisations, l’ordinaire des commissariats.

Il a conclu par :

– Je ne savais pas que mes collègues travaillaient dans de telles conditions. Ou plutôt je m’en doutais un peu, mais je m’en fichais, j’étais occupé. Franchement, messieurs, je ne sais pas, selon vous, quelle image la police donne d’elle-même, mais la mienne, après six mois chez eux, c’est que c’est une police de mendigots.

Et il s’est rassis.

Le silence compact qui a suivi pendant au moins quatre secondes valait tous les applaudissements, y compris ceux des équipages PS qui au même moment patrouillaient, intervenaient, couraient, renseignaient, soignaient, rendaient compte, calmaient le jeu, interpellaient, consolaient, rédigeaient, constataient dans toute la France sans en rien savoir.

Les conférenciers ont enchaîné sans rien laisser paraître.

C’est un métier.

 

 

Ce texte figure en page 145 des

CHRONIQUES DE LA MAIN COURANTE, 
Serge REYNAUD, Bourin Éditeur.

 

Par Serge REYNAUD - 2 blâmes et féloches - Je commente
Lundi 21 mars 1 21 /03 /Mars 04:03
- Publié dans : Mélancolie

 

Les vagues, au tout début de leur station sur la falaise, ne leur avaient pas paru si impressionnantes : de l'eau salée qui bouge, des vagues, quoi. Mais le regard s’est accommodé au vu du ferry qui gîte : oui, c’est l’océan, et il remue méchamment. Ce qu’ils estimaient gouttes blanches irisant les crêtes sont donc des poings qui se détachent de l’onde, avisant le présomptueux qu’ici la mer l’attend pour des rounds interminables.

L’iode s’engouffre sans rémission dans les poumons des insignifiants mammifères présents sur cette haute lande, dont ces cinq hommes pensifs. Leurs yeux plissent devant la lumière du levant, blafarde et humide, qui les fascine malgré eux, sudistes accoutumés aux expositions franches et brûlantes de leur soleil sans nuance.

Ici l’arc-en-ciel est toujours en maraude, se lovant minuscule entre deux ondulations bleu gris ou couronnant en majesté le panorama entre deux bornes de continents flous.

Les yeux ne peuvent embrasser toute la masse qui semble se répartir au hasard entre horizon et ciel, où que le regard porte. Les éléments ici semblent se concerter, se chercher pour préparer un mauvais coup dès le petit jour. Le fracas tranquille des vagues au pied de leur falaise surligne ce travail de sape tout en roulis et brassage, qui les intimide plus qu’ils ne pourraient l’avouer.

L’océan n’a pas d’échelle et rien ne s’accorde tout à fait à leurs yeux de spécimens humains, pucerons ébahis face au cosmos indifférent. Les énormes bateaux tanguant au loin ne les aident en rien à se fondre dans cette splendeur glauque, au-dessus de laquelle le soleil point maintenant pour une courte minute, griffant le paysage de rais lactescents sous les masses opaques des pesants nuages.

Ils s'approchent du bord ensemble, groupe pour une fois dérisoire face à l'adversaire. Une éternité de chocs recommencés, d’attaques toujours renouvelées se poursuit sous leurs pieds et le mur tient bon, il tiendra bon comme il tenait hier et les siècles d’avant.

Il tiendra jusqu’à cette seconde inéluctable où le sel et l’eau, la cinétique et l’abrasion inlassables, cette splendide association de malfaiteurs, auront raison d’un insignifiant pan entier d’Europe qui s’écroulera dans un tonnerre à peine audible, tant le bruyant brassage est ici indissociable du paysage.

La chute emportera avec elle toute vie pour la pétrir au pied de la falaise, chardons comme lapins, pissenlits ou hommes, pour l’incorporer, la malaxer à ses sucs de sel et de krill, puis l’oublier en ses tréfonds enfin, en vase turpide.

Le vent forcit à peine, leur projetant à la face des brimborions d’embruns, comme un avertissement sans frais. Le plus âgé frissonne, se tourne vers les autres : " On y va ? "

Cet équipage de CRS marseillais en mission loin de leur base, avait interdiction formelle de sortir de Calais pour aller voir le cap Gris-Nez. Ç’aurait été dommage.

 

 

 

 

 

Cette histoire figure page 279 de "Chroniques de la main courante",

de Serge Reynaud, Bourin Editeur

Par Serge REYNAUD - 1 blâmes et féloches - Je commente
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