Ça risque quand même de coincer si on se fait inviter, et on ne refuse pas une bière offerte par un légionnaire. Sinon, offense, donc bagarre. C'est comme ça.
Ça ne rate pas : on se fait attraper par l'épaule, et direction le comptoir. Tandis qu'on cherche à éviter et la bacchanale et le baston, Maurice lui ne se pose pas de question : bière. La pénombre aidant, on pourra peut-être vider le houblon dans une plante verte avant d'aller vers les tables qui nous tendent les bras, et on tente de faire bonne figure au milieu des phrases d'accueil en un français aussi approximatif que guttural des costauds amis de la Légion.
L'un d'entre eux, le plus âgé du paquet, un sergent me semble-t-il, est descendu de son tabouret et s'est approché de Maurice. Ce dernier, intrigué, le laisse venir, croyant à une deuxième tournée offerte de bon cœur et juste un peu embêté parce qu'il n'a pas encore entamé la première. De crainte de vexer, il assèche son verre plein en trois gorgées. On sent tout de suite la longue pratique.
Mais non, ce n'était pas ça. Le serpatte fixe son placard. Il déchiffre les couleurs, le rang de placement des morceaux de tissu cousus sur la feutrine. Son regard remonte lentement vers les yeux de Maurice qui, carrément, lui montre son verre vide pour lui signifier l'acquiescement à l'invitation qu'il sent poindre, tout heureux de l'aubaine.
Le sergent semble un peu dépassé par ses propres pensées, mais ça ne dure pas. Il se retourne et, d'un coup de brodequin, atomise le juke-box qui ne lui avait rien fait à part distribuer aux esgourdes alentour son sirop de tubes du moment. Un couic lamentable et plus de son. Les nombreuses tablées se retournent, étonnées : apu, la musique ?
Ses gars sont descendus des tabourets, ont lâché leurs verres et attendent les ordres. Si c'est bagarre, y compris pour un pétage de gueules de gendarmes, ils ont déjà les poings fermés ; si c'est autre chose, ils aviseront.
Du fond de la poitrine du sergent monte un cri bref réverbéré par les arcades du plafond bas, une espèce de petit 'a' suivi d'un grand 'houh' : aHOUH !, très puissant, incompréhensible. Sauf pour ses gars, qui percutent dans la seconde. Vaguement alignés devant le comptoir, mais au 'garde-à-vous'. Pleins de bière, mais impeccablement immobiles.
Ce soir-là Maurice, notre ancien, notre vieux con, pour la seule fois de sa longue carrière de subalterne, passa la troupe en revue. Une revue lente et timide de tueurs cosmopolites en tenue irréprochable sur la cuite qui pointait, commandés par un bestiau ukrainien qui énuméra dans un français haché la litanie des médailles posées sur sa poitrine. Au fur et à mesure de l'énoncé, les consommateurs alentour quittèrent leur chaise, rectifièrent la position et laissèrent se dérouler la cérémonie impromptue, y acquiesçant par un silence de fer.
Maurice a salué en pleurant, écrasé par l'honneur, main ouverte au droit de son calot luisant usé par le soleil et l'absence d'entretien, l'immense hommage gratuit de ses copains d'un soir.
Tous autant que nous sommes, aujourd'hui séparés par nos carrières, nous savons que notre vieux con est depuis bien longtemps à la retraite, et qu'il a sans doute déposé son placard de médailles au fond d'une cantine bleue, un peu rouillée sur les bords. Le berger, l'ancien de l'Indo, sera à coup sûr enterré avec sur son cercueil drapé de tricolore, un grand coussin rouge supportant ses innombrables décorations, palmes académiques comprises.
Il n'y manquera que la plus belle, qu'il emportera dans la caisse, celle en forme d'abominable cuite qu'auront délivrée à un vieux gendarme, un soir de beuverie, ses quinze admirateurs au plus beau des képis.








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