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POLICE - HISTOIRES
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Les vagues, au tout début de leur station sur la falaise, ne leur avaient pas paru si impressionnantes : de l'eau salée qui bouge, des vagues, quoi. Mais le regard s’est accommodé au vu du ferry qui gîte : oui, c’est l’océan, et il remue méchamment. Ce qu’ils estimaient gouttes blanches irisant les crêtes sont donc des poings qui se détachent de l’onde, avisant le présomptueux qu’ici la mer l’attend pour des rounds interminables.
L’iode s’engouffre sans rémission dans les poumons des insignifiants mammifères présents sur cette haute lande, dont ces cinq hommes pensifs. Leurs yeux plissent devant la lumière du levant, blafarde et humide, qui les fascine malgré eux, sudistes accoutumés aux expositions franches et brûlantes de leur soleil sans nuance.
Ici l’arc-en-ciel est toujours en maraude, se lovant minuscule entre deux ondulations bleu gris ou couronnant en majesté le panorama entre deux bornes de continents flous.
Les yeux ne peuvent embrasser toute la masse qui semble se répartir au hasard entre horizon et ciel, où que le regard porte. Les éléments ici semblent se concerter, se chercher pour préparer un mauvais coup dès le petit jour. Le fracas tranquille des vagues au pied de leur falaise surligne ce travail de sape tout en roulis et brassage, qui les intimide plus qu’ils ne pourraient l’avouer.
L’océan n’a pas d’échelle et rien ne s’accorde tout à fait à leurs yeux de spécimens humains, pucerons ébahis face au cosmos indifférent. Les énormes bateaux tanguant au loin ne les aident en rien à se fondre dans cette splendeur glauque, au-dessus de laquelle le soleil point maintenant pour une courte minute, griffant le paysage de rais lactescents sous les masses opaques des pesants nuages.
Ils s'approchent du bord ensemble, groupe pour une fois dérisoire face à l'adversaire. Une éternité de chocs recommencés, d’attaques toujours renouvelées se poursuit sous leurs pieds et le mur tient bon, il tiendra bon comme il tenait hier et les siècles d’avant.
Il tiendra jusqu’à cette seconde inéluctable où le sel et l’eau, la cinétique et l’abrasion inlassables, cette splendide association de malfaiteurs, auront raison d’un insignifiant pan entier d’Europe qui s’écroulera dans un tonnerre à peine audible, tant le bruyant brassage est ici indissociable du paysage.
La chute emportera avec elle toute vie pour la pétrir au pied de la falaise, chardons comme lapins, pissenlits ou hommes, pour l’incorporer, la malaxer à ses sucs de sel et de krill, puis l’oublier en ses tréfonds enfin, en vase turpide.
Le vent forcit à peine, leur projetant à la face des brimborions d’embruns, comme un avertissement sans frais. Le plus âgé frissonne, se tourne vers les autres : " On y va ? "
Cet équipage de CRS marseillais en mission loin de leur base, avait interdiction formelle de sortir de Calais pour aller voir le cap Gris-Nez. Ç’aurait été dommage.
Cette histoire figure page 279 de "Chroniques de la main courante",
de Serge Reynaud, Bourin Editeur