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Lundi 26 décembre 1 26 /12 /Déc 01:53
- Publié dans : Moments de solitude

 

J'ai vingt ans. Je suis sorti de l'école de gendarmerie il y a deux mois, je n'ai même pas pu être assermenté avec mes potes de promo, il fallait avoir vingt ans révolus et je ne les avais pas, à trois jours près.

J'ai été affecté dans un escadron de Gendarmerie Mobile de province et ma première mission, c'est la Souricière. À savoir les immenses couloirs souterrains du Palais de Justice de Paris.

Au fond de ces galeries se trouvent les cellules, où nous allons chercher les prévenus, gardés à vue et autres détenus amenés là par une flopée de services, que nous prenons en compte et escortons jusque devant la Justice, un Procureur, un Juge d'Instruction, voire une chambre de jugement.

Des kilomètres de couloirs, un type à prendre en charge, plus rarement une femme, et en avant direction la lumière, le vrai bâtiment, en surface.

Vers huit heures, j'accompagne un adjudant. Il est ici comme chez lui, et se rend dans une partie des galeries que je ne connais pas encore. Il consulte les papiers officiels lui intimant l'ordre d'une autorité quelconque de lui amener un interpellé récemment transféré.

- On ne comprend rien avec ces fax pourris, il s'appelle Rodolphe ou Adolphe ?

Il me passe les feuillets et effectivement, comme trop souvent, ça n'est pas clair. On arrive à lire le nom, la date de naissance du gars à escorter, mais le prénom… Rien à faire.

- C'est pas grave, jeune, ça m'étonnerait qu'il y en ait deux nés le même jour avec le même nom, on triera sur place.

Et donc on marche. Longtemps. Je suis infoutu de dire si on a parcouru un kilomètre plein Ouest ou si on a fait demi-tour, il y a bien longtemps que ma boussole interne a fait relâche. Je marche, c'est tout ce que je sais, pour une visite interminable des boyaux de la Justice. Même l'odeur y est.

Les murs devraient me paraître chargés d'histoire, la Conciergerie, le Palais de Justice, ça vous a des réminiscences de Révolution, Marie-Antoinette, Louis XVII, tout ça, mais non : des couloirs, du salpêtre, des néons, des murs et des portes, c'est tout.

L'adjudant arrive devant un bureau, me dit de l'attendre devant la porte, et entre.

Du fond de la cellule proche, déhanchée, une main sur la taille, une métisse sculpturale me fixe, silencieuse. Elle avance lentement vers moi, vraie mannequin défilant sur un podium imaginaire, et je prends le choc sexuel de ma jeune vie.

Un mètre quatre-vingts, une démarche tout en roulis et un regard, mais un regard ! Sous les dreadlocks tombant du front, entre les perles multicolores, des yeux verts qui me trouent la libido. Elle me sourit. Elle me sourit ! À moi !

La fatigue lui fait des traits tout doux, j'en oublierais presque le chemisier trop court et largement échancré sur les seins ronds, et la mini-jupe remontée très haut sur des cuisses comme cirées.

Elle a un visage de madone des îles au-dessus d'un corps absolument impeccable. Ses fesses fermes soulèvent la jupette, ses immenses jambes bronzées sont prolongées encore par des talons de dix centimètres qu'elle maîtrise, mais qu'elle maîtrise… Bon sang, quelle démarche !

Je savais que de telles filles existaient dans les magazines pour garçons, j'en lis un peu trop. Mais là, au fin fond de la Souricière, dans cette cellule miséreuse, cette odeur de désinfectant, sous cette lumière blanchasse, quelle apparition !

Le rouge me monte aux joues, et me descend un peu partout. Son sourire, ses hanches, sa poitrine, ses yeux, tout ça en une fois pour un type déniaisé depuis pas si longtemps, ça fait un peu trop d'éléments à agencer en un seul voyage.

La post adolescence se meut en moi sous l'uniforme, congestionnant l'essentiel de mes cavités naturelles. Par exemple, je serais bien en peine de parler. Quant à marcher, autant oublier.

L'adjudant sort du bureau, se dirige vers ma beauté et lui demande :

- Ton prénom ?

Elle, d'une voix de basse :

- Rodolphe.

 

 

 

Ce texte est paru en page 129 de

CHRONIQUES DE LA MAIN COURANTE, 
de Serge REYNAUD, Bourin Éditeur, 2009.

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