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Jeudi 8 décembre 2011 4 08 /12 /Déc /2011 01:24
- Publié dans : Divers et variés

- Et ta hiérarchie, elle en pense quoi, de tes livres ?

- Euh, comment ça, elle en pense quoi ?

- Ben oui, tes supérieurs, ils t'ont fait des problèmes ? Tu as le droit d'écrire ce que tu veux ?

- Ouh la la ! Beaucoup de questions en une seule, là ! On va répondre dans l'ordre. Écrire ce que je veux ? Non. Comme tout citoyen, je m'astreins à respecter l'essentiel des lois, donc pas de diffamation dans mes écrits, et pas de révélation concernant les affaires judiciaires en cours non plus, c'est le secret professionnel. Je suis astreint aussi au devoir de réserve, c'est-à-dire que je dois garder en tout temps, en tout lieu une certaine modération dans l'expression de mes opinions, et … Ben pourquoi tu rigoles ?

- Je les ai lus, tes livres, alors  ton petit discours, j'y crois jusqu'au devoir de réserve ! Non mais t'as vu ce que t'écris ?

- Beuh ?

- Mais oui, enfin ! Tes flics, souvent, dans tes histoires, ils parlent gras !

- Et alors ? Toi, tu ne sors jamais de grossièretés au boulot ?

- Si, ça m'arrive, quand on est entre potes et qu'on a raté un truc important, je fais pas ma chochotte, je dis merde, pas flûte.

- Ben voilà, les flics non plus. C'est pas ça, le devoir de réserve. C'est plutôt ne pas afficher ses idées politiques, ne pas agir de manière incompatible avec l'honneur du corps auquel j'appartiens, ce genre de choses.

- Mais bon, on comprend bien, à te lire, que tu n'es pas super emballé par la politique du chiffre, par exemple ! Tu sors de ton devoir de réserve, là ! Et puis on voit bien que tu détestes les religieux, et puis…

- Oh ! On se calme ! On comprend ce qu'on veut, je n'empêche personne d'interpréter ! J'écris, je fais pas dans la plaquette institutionnelle. Si je veux respecter totalement le devoir de réserve, je fais de la science-fiction, par exemple, ou bien du consensuel, du pépère, des paragraphes mous des genoux.  Je peux, je sais faire.

Mais je tente de trouver ma voie, d'écrire. Donc dès que je suis content d'une histoire, au sens où la technique rédactionnelle m'a permis de résumer les faits au mieux, je l'efface. Je n'écris pas des PV, je ne rédige pas d'article pour une brochure administrative. Je veux des lecteurs qui me font l'honneur d'acheter mes livres, alors j'écris. Et quand j'écris, si je respecte la loi, j'emmerde clairement le devoir de réserve.  Donc oui, souvent, dans un premier temps, mon histoire, elle est  lisse, bien torchée, factuelle, dans les clous. Et donc, à mon sens, à chier.

Je la reprends, je la tords, je dis JE quand je devrais dire IL, ou l'inverse, je m'implique, j'essaie de me faire rire ou de me serrer la gorge ; oui, quand j'écris pour de bon, parfois, je pleure comme  un oignon orphelin qui se serait cogné l'orteil dans un pied de table, ou je me bidonne comme un phoque sous amphétamines ayant compris Desproges. Dans ces moments-là, la plume est libre, elle court où elle veut, je chie sur la feuille des horreurs racistes ou noie l'histoire sous des litres de mélo sucré, je rate mon effet, je recommence car ce n'est pas ce que je voulais dire, je veux me mettre à la place du collègue à qui l'histoire est réellement arrivée, je veux que le lecteur comprenne, vive dans son ventre l'affreux  dilemme ou la contention du fou-rire à s'en péter les sinus, je m'énerve contre la syntaxe de cette putain de langue française que j'aime, et je recommence, encore, et encore,  jusqu'à ce que ça marche sans trop boiter. Et puis un jour, l'histoire est écrite.

A l'ultime relecture, je retire tout détail qui pourrait faire reconnaitre le collègue qui m'a fait le cadeau de son histoire de flic. Puis je fais attention à la Loi, celle que je sers depuis trente ans. Donc pas de noms réels, pas de diffamation, pas d'outrages ; ça, c'est simple : je n'écris pas de pamphlet.

Par contre, le devoir de réserve… Outre que c'est une simple construction jurisprudentielle, donc sujette à moult interprétations dont mon avocat ferait son beurre si jamais on me poursuivait pour l'avoir écorné, je dis et je maintiens que l'on ne saurait écrire sans le piétiner quelque peu, ce fameux "devoir".

- Ah ben oui ! C'est rien de le dire, par exemple dans ton histoire des fous de dieu qui veulent…

- Stop ! Oui, je sais. Dans celle-ci comme dans plein d'autres, mon opinion semble transparaître. Mais mon boulot, ma méthode si j'osais, c'est restituer au mieux les sentiments de ceux qui ont vécu ces aventures. Pas forcément moi. Et je revendique la liberté de mon écriture, avec les seules limites du respect du droit. C'est tout.

Mes textes peuvent heurter, choquer ? Tant mieux, j'ai atteint mon but premier qui est de faire réagir mon lecteur. De surcroît, je ne pense pas m'être jamais abaissé à la facilité : je suis bien trop orgueilleux pour ça. J'écris.

 

Par Serge REYNAUD - 2 blâmes et féloches - Je commente
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