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Mardi 7 février 2012 2 07 /02 /Fév /2012 04:52
- Publié dans : Divers et variés

Au travail, dans la Police Nationale donc, j'ai souvent moqué ces petites lâchetés, ces compromissions qu'on veut croire minuscules, ces petitesses que d'aucuns estiment - souvent à raison - nécessaires à la progression de leur carrière.

 

Cyrano de Bergerac, mon héros tout d'un bloc, abomine ces négociations intimes avec l'honneur, ces petits renoncements pas si graves et qu'on aimerait oublier… Mais écoutons plutôt son ennemi, de Guiche, devant la belle Roxane en deuil, écoutons-le évoquer amèrement sa condition de puissant qui a su composer, s'octroyer de ces faiblesses qu'on veut croire vénielles pour enfin, enfin arriver au sommet :

 

 

Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
On sent - n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;

 


Cependant, si la police a son lot de pathétiques complots de couloir, de perfidies et autres piètres bassesses, elle n'en a pas le monopole.

 

Depuis quelque temps, non content d'être flic, je joue à l'auteur. Je suis donc invité à des salons, des rencontres, colloques et autres festivals. Je m'en vais vous livrer un de ces instantanés qu'on attrape au vol en ces nids de culture.

 

De nombreuses tables sont disposées comme au hasard dans la grande salle du restaurant, le public de "professionnels" doit s'y placer à sa convenance pour le dîner qui vient. Nous sommes une bonne trentaine d'auteurs (scénaristes, dessinateurs, écrivains, etc.), une quinzaine d'acteurs ciné et télé dont certains fort connus, une dizaine de chanteurs et musiciens, quelques élus locaux et l'équipe au complet du grand festival qui nous offre ce raout. Le patron du département fiction d'une grande chaîne télé du service public est là, parmi les invités. Il a environ quarante ans, et finance des projets sur lesquels il parie à coups de millions d'euros : une indéniable pointure dans sa partie.

 

La bande informelle avec qui j'ai entamé la soirée s'assoit à la première table venue en continuant la discussion enjouée commencée à l'apéritif. Mais un vieux de la vieille, auteur de BD reconnu, me fait un signe : regarde par là.

 

Je regarde. La parade avait commencé, je n'en avais rien vu.

 

Tous ces ââârtistes si épris de liberté chérie, de création émancipatrice, de textes et de rôles meeeeerveilleux, tous ces bien-votants confits dans leur mépris convenu des beaufs tournent innocemment, avec sur la face cet air soigneusement blasé des habitués de la chose, autour du fameux directeur de la fiction. Ce dernier finit par s'asseoir à une table proche.

 

Une jeune actrice est là [je tairai son nom, ne cherchez pas], cheveux blonds au carré, robe charleston blanche d'un rien trop courte, gorge ivoire et lèvres rosées qui se jette sur le siège à côté du producteur, devançant de justesse un quinquagénaire à catogan fort marri de la manœuvre osée de la donzelle. Le siège est occupé, son siège commence.

 

Tout en elle est excitant, jusqu'à son rire quand, le projetant aux lustres, elle sort d'un déhanchement ses jambes de sous la table pour des fouettés de mollets le soulignant encore, découvrant innocemment des cuisses qu'on voudrait lécher dans l'instant, une fraction de culotte blanche à déchirer sur des moiteurs supputées. Ses seins ronds gigotent ferme sous le décolleté prometteur, elle est à elle seule un festival dans le festival.  La prestation comme la pouliche : magnifiques. Dans d'autres lieux, d'autres circonstances, on appelle ça une gagneuse au turbin racolant le micheton, mais ça a l'indéniable mérite du travail bien fait. Splendide.

 

Deux heures. Pendant deux heures, le ballet autour du producteur a perduré. L'actrice a ri à toutes ses saillies, ses commensaux lui ont parlé trop fort en buvant force bouteilles, l'objet de toutes les attentions a savouré leurs courbettes et salamalecs jusqu'à sa sortie de scène, sans la blonde à son bras - sans doute n'avait-il plus si faim.

 

La saynète pourrait certes être qualifiée de répugnante. Elle n'est toutefois qu'humaine, banale. Le grand jeu de la séduction ordinaire pour se hausser dans la hiérarchie, quelle qu'elle soit. Cette fille, ces gens étaient au travail, ils ont joué leur jeu ; peut-être même tout en jouant s'écœuraient-ils un peu, pour l'oublier bien vite.

 

Et devant Roxane pleurant le beau Christian depuis quatorze années, de Guiche poursuit :

 

 

Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

 

Et vous savez quoi ? Au prochain salon, qui sait, moi aussi j'aurai un livre, un scénario, une chanson à placer, bref, un truc à vendre à celui qui a le pognon.

 Comme tout le monde, je m'assiérai à la bonne table.

 

 

 

J'aurai dans mes tympans cependant, l'illusion

D'un vent chuintant et sombre éloignant la cohorte

Des remords, des principes et des hésitations ;

Je les entends déjà, les fichues feuilles mortes.

 

 

 

 

 

 

 

Par Serge REYNAUD - 2 blâmes et féloches - Je commente
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Commentaires

Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, lors même qu'on n'est pas le lierre ou le tilleul, ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul!

De mémoire, pardonnez-moi les éventuelles approximations... Ah... Cyrano... Il me semble même que c'est la fin de la tirade dite du "non merci!". Un non merci qui n'est probablement pas facile à appliquer au quotidien et qui demande indépendance et force d'âme. Mais les personnages de fiction sont au moins là pour nous en faire rêver...

Merci pour ce fragment rostandien...

Commentaire n°1 posté par V. le 07/02/2012 à 12h58

C'est bien la fin des "non, merci !"

J'aime tous les morceaux de bravoure dans la pièce, et j'ai une tendresse particulière pour la tirade que j'ai citée. Jouée avec ce qu'il faut de mélancolie, hop, je verse ma larme...

Réponse de Serge REYNAUD le 07/02/2012 à 21h32

Merci Serge de nous rappeler avec delicatesse toute nos petties bassesses. Car comme chacun, j'ai du jouer et malheureusement je jouerai surement encoreun peu avant ma fin ineluctable ou toute negocation deviendra impossible

Amicalement

Bruno

Commentaire n°2 posté par Bruno le 11/02/2012 à 22h03

C'est l'éternel Rostand qui nous rappelle nos bassesses avec génie. Je me suis hissé en nain sur ses épaules de géant, pour un modeste rappel.

Réponse de Serge REYNAUD le 14/02/2012 à 18h56
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