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Vendredi 25 novembre 2011 5 25 /11 /Nov /2011 05:01
- Publié dans : FICTION

 

 
 Aux visiteurs de passage :


Ce qui suit est la 3ème et dernière partie

  d'un texte de FICTION (cette fois, maritime) commencé ICI. 

 

OoO°OoO

La soi-disant chanteuse finit de couiner, remplacée aussitôt par une quelconque de ses clones. Au-dehors, le vent s'était méchamment levé vu les feuilles, branches et autres machins moins identifiables qui traversaient à l'horizontale l'écran que formait la porte vers le monde extérieur. Les deux frangins, en même temps :

- Bon, on va manger ?

- Quoi, c'est tout ? Vous avez faim ? Vous me dites que j'ai vu de mes yeux un vaisseau fantôme, et vous voulez bouffer ?!

- Pourquoi ? Si on se prive de souper, tu vas l'oublier ?

Ça devait être de l'humour local. Pas drôle. On ne peut pas annoncer des trucs pareils à un neveu malheureux comme un menhir abattu, et ensuite aller mâchouiller pépère ses vermicelles du soir, c'est quoi ces manières ?

Je ne pouvais même plus parler, et dégageai mi-furieux mi-estomaqué de l'atelier, raflant au passage mon sac à dos. J'éprouvais le besoin irrépressible, vital de courir. D'appeler Laurence. De fracasser une moissonneuse-batteuse à coups de poings. De fuir les deux crétins. De me jeter d'une falaise. De foutre le feu à la Bretagne. De rentrer chez moi. Non, d'aller me saouler la gueule.

Finalement, je marchai. Je forçai de toutes mes cuisses contre le vent, direction la falaise de la veille, celle du Potsdam. Non, du Stadam'. En tout cas, du bateau à voile, a-t-on idée, sans rire, des voiles au XXI° siècle ?

Après six bons kilomètres enragés dans la lande, je fus sur ma falaise. Des embruns en forme de claques me percutaient les joues, mais je m'en fichais. Je t'en foutrais, de la confiance, des amis, des marins, des vaisseaux fantômes et du combat héroïque !

Le capitaine Joseph Kerloch, Kermadec ou Kermesgenoux, figurait sans doute dans le calendrier régional comme saint patron des cocus, et j'engueulais maintenant l'océan plein de vagues de trois mètres, je m'en tapais, j'étais perché à soixante :

- Kermachin, espèce de saucisson à roulettes ! Tu perds ta gonzesse et t'en fais tout un flan ? Mais c'était une princesse de conte de fées, ta Gwagnagnawelle, un fantasme que tu t'étais fabriqué tout seul sur ta grosse barque pendant qu'elle vivait sa vraie vie, et puis c'est tout !

Je prenais de la pluie à l'horizontale plein mon ciré, l'océan m'envoyait du goémon plein la gueule, je hurlais à m'en fendiller les amygdales et je ne m'entendais même pas.

J'ai braillé face au cyclone, poings levés, pendant une grosse minute. J'entendais malgré cela le teuf-teuf de deux chalutiers rentrant au port au milieu des lames, donc ce ne devait pas être vraiment un cyclone. Du gros temps, disons. Mais sur ma falaise, j'ai bien affronté un ouragan.

- C'est pas une vie que tu as vécue, cornichon breton, c'est un roman-photo à deux balles pour ado attardé ! Tu serais un homme, tu l'oublierais vite fait, cette pécore, et tu partirais à Valparaiso, au Cap Horn ou à Vesoul vivre ta vie comme un homme, Kerducon ! Et tu vivrais en faisant du bruit, en gueulant, au lieu de jouer au fantôme muet sur ta barcasse de soixante-seize mètres, tout ça pour une Laurence qui t'a déjà oublié, Kerabruti !

Deux heures plus tard, calmé mais encore intrigué par le bruit des moteurs des chalutiers, je rentrais chez Jean. Comme mon assiette était sur la table, j'ai soupé. J'ai dévoré tout ce que m'a présenté Marion, ma jolie tante préférée, tout heureuse de constater ma nouvelle capacité d'absorption.

Après avoir vérifié sur Internet la météo marine de la veille et deux-trois autres bricoles, j'ai regardé avec elle, rassuré, les infos régionales. Ah, les infâmes ! J'ai ri comme un crétin pendant dix minutes, j'en avais mal aux côtes, plus de souffle, j'en pleurais. Elle a dû croire que j'avais fumé des algues pas fraîches, durant ma balade.

J'ai fait ma valise, j'ai embrassé Marion, et j'avais ma vie à vivre : je lui ai promis que j'écrirai, et suis rentré chez moi.

Paris, le 15 octobre

Mes chers tontons, mes chers sagouins.

Avant-hier, le vent venait de la terre. Donc, quand j'ai aperçu le clipper, les bruits qu'il produisait, forcément, partaient au large et ne pouvaient m'atteindre. Vous connaissiez ce petit phénomène amusant de certains bords de mer, plus caractéristique encore sur cette falaise-ci, et ça vous a donné l'idée de la mystification.

Il y avait deux petits défauts, dans votre plan : et d'une, on trouve tout sur Internet, y compris des articles très pointus sur l'acoustique côtière. Et de deux, il fallait mettre Marion dans la confidence. Elle a tenu ce soir-là à visionner le reportage sur la réunion annuelle des Mille voiles car son mari, ce cher oncle Jean, fait partie du comité organisateur.

J'ai donc pu constater que cette année, le Stad Amsterdam est la vedette de la manifestation, et la journaliste nous a noyés de chiffres : clipper à coque métallique bicolore de soixante-seize mètres, deux mille deux cents mètres carrés de voiles, trente-deux marins, mais vous connaissez forcément ce cher Stad Amsterdam que vous avez raccourci de deux syllabes pour faire breton : ce fameux Stadam' !

J'avais tout bêtement assisté à une sortie d'entraînement du Stad Amsterdam, forcément silencieux depuis mon poste d'observation en hauteur et avec le vent dans le mauvais sens, et vous en avez profité pour me servir vos Joseph et Gwénaëlle, une tradition à vous qui doit dater du matin même, juste pour me mener en bateau.

Je vous transmettrais bien le bonjour de Laurence, mais je ne sais pas où elle est passée et dorénavant je m'en fiche, mais je m'en fiche… À un point tel que je me suis joyeusement embarqué sur mon propre bateau, un noir et rouge, aussi.

Nos navires se sont croisés, cette nuit : Joseph, du haut de sa dunette, vous passe le bonjour. Il n'est pas très démonstratif, mais il a souri quand j'ai gueulé à tous les vents Vive les Gwénaëlle, les Marion et toutes les femmes, les oncles affabulateurs, les voiliers d'acier comme ceux de fumée, New York et Poitiers et le monde, le monde !

Merci pour le cap, les tontons.

Je vous aime.

 

 

Par Serge REYNAUD - 0 blâmes et féloches - Je commente
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