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Mercredi 19 août 3 19 /08 /Août 07:30
- Publié dans : Moments de solitude

  

C'est moi qui lui avais trouvé son petit nom, entre autres à cause de son envergure hors normes, et aussi au fait qu'on ne l'entendait jamais prononcer un mot plus haut que l'autre. C'est vrai :  qui connaît le cri de cet oiseau ? Personne. Donc un grand balèze de deux mètres de haut avec des ailes de géant, et en plus nageur sauveteur, c'était inévitable : " l'Albatros ". Après tout, j'avais bien hérité de " F7 ", sous prétexte que je corrigeais les fautes d'orthographe des PV et rapports de toute ma section1.

Durant l'année, il tournait avec nous, et l'été venu il s'en allait sur ses plages chéries officier dans ses domaines préférés, la surveillance et le sauvetage, dans son uniforme de circonstance. Maillot de bain bleu, lunettes de soleil et T-shirt blanc siglé CRS. Ah oui, un troisième domaine, la drague, cela va de soi.

Dopé à l'eau claire, à la musculation et au crawl, il affirmait sans jamais un mot plus haut que l'autre non sa supériorité, mais son léger décalage. Il n'avait jamais besoin de hausser le ton, on l'écoutait. Il avait accepté avec bonhomie l'attribution de son surnom, ne s'en était jamais offusqué, arborait même de temps à autre des broderies représentant le bel oiseau sur ses maillots de sport.

L'Albatros, une bonne fois pour toutes, c'était pas le genre grosse blague avec claques dans le dos et références téléphonées. Heureusement d'ailleurs : avec ses paluches comme des avirons, une claque vigoureuse entre des omoplates non avisées aurait vite tourné au décollement de plèvre inopiné. Lui, c'était le style quant-à-soi, second degré, et il fallait être attentif pour s'aviser que ce qu'il avait dit était drôle. Son flegme l'autorisait à ne pas s'impliquer dans le bruyant pépiement de ses copains poulets : on n'entendrait jamais le cri de l'Albatros.

En cet octobre parisien, donc hors sa chère saison estivale, il était en tenue MO2 comme nous tous, assistant à ma table au déjeuner collectif. Depuis cinq bonnes minutes je participais, à deux chaises de lui sur le même côté de la table, à la discussion rigolarde décryptant le match de rugby que nous avions copieusement perdu la semaine précédente contre la CRS du département voisin, nos challengers de toujours.  Mon verre étant vide, je prononçai cette phrase que je ne savais pas malheureuse :

- Oh, l'Albatros, tu m'envoies l'eau s'il te plaît ?

De la main droite il passa devant son assiette, alla chercher la carafe sur sa gauche et, son immense bras faisant levier, donna toute la puissance possible à la courbe gracieuse qu'il lui imprima pour m'envoyer toute l'eau à travers la gueule. Il reposa posément le récipient de métal, et continua à manger avec sa fourchette tenue de la main gauche, qui n'avait pas même vibré. Un réfectoire complet hurla de rire, me laissant trempé, suffoqué, tentant de sauver mon téléphone portable et mon amour-propre du désastre. Aucune répartie possible.

C'était il y a plus de sept mois. Sept mois que l'ensemble de la compagnie m'a fait changer de surnom, le nouveau cette fois directement issu de mon petit don rédactionnel et surtout de mon arrosage intégral. Sept mois, quatre jours et six heures qu'on m'appelle "Waterman", à vingt minutes près.

Quant à lui, il vient de perdre " l'Albatros ". Depuis le dîner, et pour longtemps je crois, c'est :  " Olé ".

Il m'a distraitement prié de lui envoyer la paella.

 




1 : la touche F7, sur les ordinateurs, est le correcteur orthographique.

2 : tenue MO, tenue de Maintien de l'Ordre.


Par gabian - 8 blâmes et féloches - Je commente
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