LE PETIT DERNIER

 

Bonne nouvelle COUV PREMIERE 

On en a parlé en bien, ici :

RTL   video-de-police-logo.jpg

 

action suspense      klibre

 

On trouve mes livres de préférence chez son libraire, mais aussi :

alapage logoAMAZON-LOGO.jpg

 

 

FNAC-LOGO.jpg

SE FAIRE UNE IDEE DU BLOG

Sois pas triste, monsieur

Je sais des lettres !

L'albatros

Art. 122-5 CP 

 

Toute reproduction d’un texte sans l'autorisation expresse de son auteur est illégale (hormis une brève citation, précisant la source et l'auteur).

 

Tous les textes publiés sur ce blog sont la propriété exclusive de leurs auteurs, droits d'auteurs régis par le code de la propriété intellectuelle.

Rechercher

Mercredi 14 décembre 2011 3 14 /12 /Déc /2011 03:56
- Publié dans : Sur la route

 

Saga farfelue, épique, que m'ont offert mes collègues en pâture : "T'as qu'à l'écrire dans tes livres, celle-là, même pas cap' !"

J'aurais pu, avec leur aventure, tricoter douze pages bien tassées, avec un jeu de mots bien pourri à la fin, offert par les gardiens de la paix qui l'ont vécue. Je n'en ferai rien.

Je veux dire, les douze pages. Ca devrait tenir en trois : c'est parti.*

Il conviendra de savoir que leur aventure s'est déroulée en Camargue, mais si ce n'est pas là, c'est de peu d'importance ; ç'aurait pu se dérouler n'importe où, mais la Camargue, pays des gardians et des manades, c'est mieux. Que de surcroît, ils ont failli passer à côté : seul le hasard complet a fait traverser ce lapin à cinquante mètres, devant leur véhicule et pas un autre. Et seule la curiosité naturelle du chauffeur les a fait s'arrêter un peu plus loin.

- Euh, il était pas un peu énorme, ce lapin ?

- Tu rigoles, c'était un chien, ou un lièvre, pas un lapin !

- Non, c'était pas un clébard. Il fait jour, je suis pas miro, et je sais ce que c'est qu'un lièvre : ce machin était plus gros qu'un lapin, mais c'était un lapin, je t'assure.

Le gradé n'avait pas envie de savoir, il voulait rentrer chez lui : l'équipe de France de rugby allait jouer sa tête à 21 heures. Mais puisqu'il n'y a qu'un volant dans une voiture, le chauffeur fait un peu ce qu'il veut. Donc, ils sont restés un instant sur le bas-côté. Pour voir passer un autre lapin, bien trop grand pour cette planète, suivi de deux autres. Huit à dix kilos chacun, à vue de nez. Énormes, pas bien vifs mais quand même, des monstres.

En mettant pied à terre, ils ont vu le panneau jouxtant la propriété proche qui annonçait : cuniculture. Rien que pour comprendre le pourquoi des lapins tchernobylesques et aussi le pourquoi et le comment des cuni, si ça mange des gnous ou si ça donne des kiwis orange, ils ont regardé par-dessus la palissade.

Trente lapins, énormes, étaient poursuivis par une jeune femme en cotte bleue, bien seule au milieu de son grand jardin. Les bêtes, affolées, ne sautaient pas bien haut mais couraient, certaines réussissant à passer la petite barrière et traverser la route.

Cuni : racine latine pour lapin. Cuniculture égale élevage de lapins, on apprend tous les jours.

- Besoin d'aide, madame ?

Si deux sur trois n'y étaient pas allés d'initiative, le gradé rugbyphile aurait favorisé le retour vers sa chère télé, et ils ne se seraient pas fabriqué leur plus beau souvenir de l'année : les cabrioles hilares au milieu des touffes de poils bondissantes, les plaquages cafouilleux de dizaines de Géants des Flandres excités (les plus grands lapins existants), la panique rigolarde au centre d'une tornade de specimens hors normes  effarés de leur liberté toute neuve, la cavalcade pelucheuse d'une bonne demi-heure pour les rattraper tous et les remettre dans leurs trois enclos, ouverts tous en même temps à cause d'une gâche électrique défectueuse.

Des lapins partout, de la terre et des poils plein les uniformes, le sourire radieux et  soulagé de l'éleveuse, sans compter la mention de main courante la plus baroque de l'histoire du commissariat :

 

O B J E T : DÉPASSEMENT D'HORAIRE

Une heure supplémentaire à valider pour la patrouille ALPHA 14.

 

MOTIF : Recherche cuniphile et restitution à sa légitime propriétaire cunicultrice de 31 spécimens cuniformes géants, et rodéo cunicole y afférent.

 

SIGNÉ : les gardiens de la paix gardians de lapins.

 

 

* Cette histoire couvre de fait les pages 33 à 35 de Bonne nouvelle, c'est la police !, Serge REYNAUD, 2011, François Bourin Editeur.



Par Serge REYNAUD - 4 blâmes et féloches - Je commente
Jeudi 8 décembre 2011 4 08 /12 /Déc /2011 01:24
- Publié dans : Divers et variés

- Et ta hiérarchie, elle en pense quoi, de tes livres ?

- Euh, comment ça, elle en pense quoi ?

- Ben oui, tes supérieurs, ils t'ont fait des problèmes ? Tu as le droit d'écrire ce que tu veux ?

- Ouh la la ! Beaucoup de questions en une seule, là ! On va répondre dans l'ordre. Écrire ce que je veux ? Non. Comme tout citoyen, je m'astreins à respecter l'essentiel des lois, donc pas de diffamation dans mes écrits, et pas de révélation concernant les affaires judiciaires en cours non plus, c'est le secret professionnel. Je suis astreint aussi au devoir de réserve, c'est-à-dire que je dois garder en tout temps, en tout lieu une certaine modération dans l'expression de mes opinions, et … Ben pourquoi tu rigoles ?

- Je les ai lus, tes livres, alors  ton petit discours, j'y crois jusqu'au devoir de réserve ! Non mais t'as vu ce que t'écris ?

- Beuh ?

- Mais oui, enfin ! Tes flics, souvent, dans tes histoires, ils parlent gras !

- Et alors ? Toi, tu ne sors jamais de grossièretés au boulot ?

- Si, ça m'arrive, quand on est entre potes et qu'on a raté un truc important, je fais pas ma chochotte, je dis merde, pas flûte.

- Ben voilà, les flics non plus. C'est pas ça, le devoir de réserve. C'est plutôt ne pas afficher ses idées politiques, ne pas agir de manière incompatible avec l'honneur du corps auquel j'appartiens, ce genre de choses.

- Mais bon, on comprend bien, à te lire, que tu n'es pas super emballé par la politique du chiffre, par exemple ! Tu sors de ton devoir de réserve, là ! Et puis on voit bien que tu détestes les religieux, et puis…

- Oh ! On se calme ! On comprend ce qu'on veut, je n'empêche personne d'interpréter ! J'écris, je fais pas dans la plaquette institutionnelle. Si je veux respecter totalement le devoir de réserve, je fais de la science-fiction, par exemple, ou bien du consensuel, du pépère, des paragraphes mous des genoux.  Je peux, je sais faire.

Mais je tente de trouver ma voie, d'écrire. Donc dès que je suis content d'une histoire, au sens où la technique rédactionnelle m'a permis de résumer les faits au mieux, je l'efface. Je n'écris pas des PV, je ne rédige pas d'article pour une brochure administrative. Je veux des lecteurs qui me font l'honneur d'acheter mes livres, alors j'écris. Et quand j'écris, si je respecte la loi, j'emmerde clairement le devoir de réserve.  Donc oui, souvent, dans un premier temps, mon histoire, elle est  lisse, bien torchée, factuelle, dans les clous. Et donc, à mon sens, à chier.

Je la reprends, je la tords, je dis JE quand je devrais dire IL, ou l'inverse, je m'implique, j'essaie de me faire rire ou de me serrer la gorge ; oui, quand j'écris pour de bon, parfois, je pleure comme  un oignon orphelin qui se serait cogné l'orteil dans un pied de table, ou je me bidonne comme un phoque sous amphétamines ayant compris Desproges. Dans ces moments-là, la plume est libre, elle court où elle veut, je chie sur la feuille des horreurs racistes ou noie l'histoire sous des litres de mélo sucré, je rate mon effet, je recommence car ce n'est pas ce que je voulais dire, je veux me mettre à la place du collègue à qui l'histoire est réellement arrivée, je veux que le lecteur comprenne, vive dans son ventre l'affreux  dilemme ou la contention du fou-rire à s'en péter les sinus, je m'énerve contre la syntaxe de cette putain de langue française que j'aime, et je recommence, encore, et encore,  jusqu'à ce que ça marche sans trop boiter. Et puis un jour, l'histoire est écrite.

A l'ultime relecture, je retire tout détail qui pourrait faire reconnaitre le collègue qui m'a fait le cadeau de son histoire de flic. Puis je fais attention à la Loi, celle que je sers depuis trente ans. Donc pas de noms réels, pas de diffamation, pas d'outrages ; ça, c'est simple : je n'écris pas de pamphlet.

Par contre, le devoir de réserve… Outre que c'est une simple construction jurisprudentielle, donc sujette à moult interprétations dont mon avocat ferait son beurre si jamais on me poursuivait pour l'avoir écorné, je dis et je maintiens que l'on ne saurait écrire sans le piétiner quelque peu, ce fameux "devoir".

- Ah ben oui ! C'est rien de le dire, par exemple dans ton histoire des fous de dieu qui veulent…

- Stop ! Oui, je sais. Dans celle-ci comme dans plein d'autres, mon opinion semble transparaître. Mais mon boulot, ma méthode si j'osais, c'est restituer au mieux les sentiments de ceux qui ont vécu ces aventures. Pas forcément moi. Et je revendique la liberté de mon écriture, avec les seules limites du respect du droit. C'est tout.

Mes textes peuvent heurter, choquer ? Tant mieux, j'ai atteint mon but premier qui est de faire réagir mon lecteur. De surcroît, je ne pense pas m'être jamais abaissé à la facilité : je suis bien trop orgueilleux pour ça. J'écris.

 

Par Serge REYNAUD - 2 blâmes et féloches - Je commente
Jeudi 1 décembre 2011 4 01 /12 /Déc /2011 05:30
- Publié dans : Hiérarchie

 

Depuis le temps qu'on nous dit que ces histoires de prosélytisme religieux, on ne peut pas s'y frotter parce que c'est trop polémique, les organisations habituelles vont nous tomber dessus à bras raccourcis, les journalistes vont en rajouter une couche ; non non, on n’y va pas, trop sensible, depuis le temps, tout ce temps, je n'y croyais plus.

 

Et on vient de recevoir l'ordre. Un vrai, écrit, le commandant nous l'a assuré, il a téléphoné trois fois au cabinet du Préfet : on a carte blanche pour virer ces teignes enveloppées dans leur fanatisme pudibond, on peut monter jusqu'à la torgnole si nécessaire mais ces punaises ce matin doivent dégager, c'est un ordre.

 

Des années qu'ils jouent avec notre France, tentant à chaque provocation de repousser les limites de l'acceptable, générant de la sympathie, tiens donc, voire des conversions, des passages à l'acte pourquoi pas, stupides évidemment mais tellement utiles à leur cause nauséabonde.

 

A chaque fois, nos autorités se dépêtrent mal d'un poisseux embarras, ne savent trop comment réagir. Entre les campagnes de presse plus ou moins orchestrées, l'activation frénétique de tous leurs réseaux, leurs sympathies entretenues à dessein, leur habileté à faire et diffuser des photos, de belles séquences choc passées et repassées en boucle sur tous les médias possibles, ils finissent encore et toujours par passer pour des victimes de leur foi toute d'amour, des martyrs de la liberté de culte tu es mon frère, tu es ma sœur c'est pareil en moins bien, crevons les infidèles dans un murmure et embrassons-nous à grand bruit devant les divines caméras.

 

Ils recommencent, encore et encore, obtuses poussières du cosmos embrigadant à chaque coup d'éclat quelques atomes de plus dans leurs délires, offrent à bon compte une explication définitive à tous les mystères qui t'effraient tant ; crois, crois, ne pense plus et crois, tout va bien, le monde est contre nous car nous avons la vérité en le seul dieu, crois en son prophète, crois contre toute logique, contre toute humanité, crois.

 

Et ce matin, à la suite de je ne sais quelle consigne de fermeté émanant de haut, de très haut, nous allons enfin entrer dans le bois dur, dans ce qu'ils estiment être le refuge sacré, la chaude et rassurante bêtise du groupe. On va leur rentrer dans le lard, parfaitement, j'ai bien dit le lard, nous allons rétablir l'ordre.

 

Certes, quelques-uns parmi nous auraient préféré, tant qu'à faire, que ça tombe sur une autre religion. Eux-mêmes fils de croyants sincères et citoyens, ils se violentent un peu pour m'obéir, et clairement à reculons. Après tout, ces signes ostentatoires, ces prières sont aussi, malgré tout, une part d'eux-mêmes, ils sont issus de la même pâte, de la même argile.

 

Je m'en fous, intégralement. Mes gars le savent, leurs origines et leurs croyances m'indiffèrent : je commande à des flics. Pratique le jeûne par conviction religieuse ou respect pour tes coutumes familiales, si tu veux. Mais fais pas chier le monde avec ça : on est ensemble, en uniforme, aux ordres de la République pour y maintenir l'ordre républicain. Le reste n'est que littérature et ce matin aussi, ce matin encore plus.

 

Ce matin, ça te plaît moyennement, notre mission ? Moi, c'était la semaine dernière, quand on a vidé le squat de ses pauvres sans solution, sans avenir, avec ces enfants qui n'avaient rien demandé, et que nous n'avions pas vraiment le choix car la Justice de la république l'avait décidé et nous étions son bras armé. Toi, c'est ce matin, parce que les soi-disant porte-parole de ton soi-disant prophète tentent encore, tentent comme toujours, comme ils essaieront encore pour les siècles à venir de fendre le socle commun, celui qui nous fait travailler ensemble toi et moi depuis des années sans qu'on se soit jamais tapé dessus, alors que tu crois et moi non.

 

Mon défi du matin sera de te faire obéir aux ordres, et surtout de ne pas les appliquer moi-même avec trop de rudesse, alors que j'en crève littéralement d'envie. Je méprise ces types, ces femmes au-delà de tout, c'est ainsi, c'est mon opinion, mon ressenti, je les exècre, les vomis. Et pourtant, article premier.

 

Ceux-là se sentent investis, soutenus par une vérité qu'ils ne veulent pas garder pour eux. Ils veulent imposer leur dogme, car un dogme forcément s'impose sinon ce n'est qu'une idée. Ils veulent l'imposer à tous donc aussi à moi alors que leur histoire prouve, en ouvrant simplement leur livre - non, je ne mets pas de majuscule à livre - que ce sont des fanatiques obtus, béats devant les récits de massacres dantesques, de conquêtes sanguinolentes, de martyres abominables, de souffrances bestiales autant qu'injustifiables.

 

Oui, je les hais, et ce sera aussi dur pour toi de les menotter que pour moi de ne pas les cogner d'entrée de jeu. Et on va le faire, et on va le faire bien, avec violence s'il le faut et s'il le faut seulement, parce qu'on est collègues, parce qu'on est policiers, et que sous le bleu des deux mots POLICE NATIONALE, au centre des C et S blancs de notre insigne, il y a un R majuscule, le R de République sur un fond rouge, rouge sang, rouge histoire.

 

Une évacuation musclée

 

Ce matin à six heures, les forces de l'ordre sont intervenues clinique de la Madronne pour en évacuer les trente manifestants, qui s'étaient enchainés hier soir aux comptoirs d'accueil. Rappelons qu'ils voulaient ainsi protester contre la prochaine implantation en ces lieux d'une antenne du planning familial. En moins d'un quart d'heure, les membres de la FSP (Fraternité Saint Paulin), mouvement actif de la nébuleuse catholique intégriste, ont été évacués manu militari par les agents d'une Compagnie Républicaine de Sécurité (CRS) sous les cris de […]

 

 

 

Constitution française, Article premier

 

La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce texte figure en page 189 de "Bonne nouvelle, c'est la police !",

François Bourin Editeur, 2011

Par Serge REYNAUD - 13 blâmes et féloches - Je commente
Vendredi 25 novembre 2011 5 25 /11 /Nov /2011 05:01
- Publié dans : FICTION

 

 
 Aux visiteurs de passage :


Ce qui suit est la 3ème et dernière partie

  d'un texte de FICTION (cette fois, maritime) commencé ICI. 

 

OoO°OoO

La soi-disant chanteuse finit de couiner, remplacée aussitôt par une quelconque de ses clones. Au-dehors, le vent s'était méchamment levé vu les feuilles, branches et autres machins moins identifiables qui traversaient à l'horizontale l'écran que formait la porte vers le monde extérieur. Les deux frangins, en même temps :

- Bon, on va manger ?

- Quoi, c'est tout ? Vous avez faim ? Vous me dites que j'ai vu de mes yeux un vaisseau fantôme, et vous voulez bouffer ?!

- Pourquoi ? Si on se prive de souper, tu vas l'oublier ?

Ça devait être de l'humour local. Pas drôle. On ne peut pas annoncer des trucs pareils à un neveu malheureux comme un menhir abattu, et ensuite aller mâchouiller pépère ses vermicelles du soir, c'est quoi ces manières ?

Je ne pouvais même plus parler, et dégageai mi-furieux mi-estomaqué de l'atelier, raflant au passage mon sac à dos. J'éprouvais le besoin irrépressible, vital de courir. D'appeler Laurence. De fracasser une moissonneuse-batteuse à coups de poings. De fuir les deux crétins. De me jeter d'une falaise. De foutre le feu à la Bretagne. De rentrer chez moi. Non, d'aller me saouler la gueule.

Finalement, je marchai. Je forçai de toutes mes cuisses contre le vent, direction la falaise de la veille, celle du Potsdam. Non, du Stadam'. En tout cas, du bateau à voile, a-t-on idée, sans rire, des voiles au XXI° siècle ?

Après six bons kilomètres enragés dans la lande, je fus sur ma falaise. Des embruns en forme de claques me percutaient les joues, mais je m'en fichais. Je t'en foutrais, de la confiance, des amis, des marins, des vaisseaux fantômes et du combat héroïque !

Le capitaine Joseph Kerloch, Kermadec ou Kermesgenoux, figurait sans doute dans le calendrier régional comme saint patron des cocus, et j'engueulais maintenant l'océan plein de vagues de trois mètres, je m'en tapais, j'étais perché à soixante :

- Kermachin, espèce de saucisson à roulettes ! Tu perds ta gonzesse et t'en fais tout un flan ? Mais c'était une princesse de conte de fées, ta Gwagnagnawelle, un fantasme que tu t'étais fabriqué tout seul sur ta grosse barque pendant qu'elle vivait sa vraie vie, et puis c'est tout !

Je prenais de la pluie à l'horizontale plein mon ciré, l'océan m'envoyait du goémon plein la gueule, je hurlais à m'en fendiller les amygdales et je ne m'entendais même pas.

J'ai braillé face au cyclone, poings levés, pendant une grosse minute. J'entendais malgré cela le teuf-teuf de deux chalutiers rentrant au port au milieu des lames, donc ce ne devait pas être vraiment un cyclone. Du gros temps, disons. Mais sur ma falaise, j'ai bien affronté un ouragan.

- C'est pas une vie que tu as vécue, cornichon breton, c'est un roman-photo à deux balles pour ado attardé ! Tu serais un homme, tu l'oublierais vite fait, cette pécore, et tu partirais à Valparaiso, au Cap Horn ou à Vesoul vivre ta vie comme un homme, Kerducon ! Et tu vivrais en faisant du bruit, en gueulant, au lieu de jouer au fantôme muet sur ta barcasse de soixante-seize mètres, tout ça pour une Laurence qui t'a déjà oublié, Kerabruti !

Deux heures plus tard, calmé mais encore intrigué par le bruit des moteurs des chalutiers, je rentrais chez Jean. Comme mon assiette était sur la table, j'ai soupé. J'ai dévoré tout ce que m'a présenté Marion, ma jolie tante préférée, tout heureuse de constater ma nouvelle capacité d'absorption.

Après avoir vérifié sur Internet la météo marine de la veille et deux-trois autres bricoles, j'ai regardé avec elle, rassuré, les infos régionales. Ah, les infâmes ! J'ai ri comme un crétin pendant dix minutes, j'en avais mal aux côtes, plus de souffle, j'en pleurais. Elle a dû croire que j'avais fumé des algues pas fraîches, durant ma balade.

J'ai fait ma valise, j'ai embrassé Marion, et j'avais ma vie à vivre : je lui ai promis que j'écrirai, et suis rentré chez moi.

Paris, le 15 octobre

Mes chers tontons, mes chers sagouins.

Avant-hier, le vent venait de la terre. Donc, quand j'ai aperçu le clipper, les bruits qu'il produisait, forcément, partaient au large et ne pouvaient m'atteindre. Vous connaissiez ce petit phénomène amusant de certains bords de mer, plus caractéristique encore sur cette falaise-ci, et ça vous a donné l'idée de la mystification.

Il y avait deux petits défauts, dans votre plan : et d'une, on trouve tout sur Internet, y compris des articles très pointus sur l'acoustique côtière. Et de deux, il fallait mettre Marion dans la confidence. Elle a tenu ce soir-là à visionner le reportage sur la réunion annuelle des Mille voiles car son mari, ce cher oncle Jean, fait partie du comité organisateur.

J'ai donc pu constater que cette année, le Stad Amsterdam est la vedette de la manifestation, et la journaliste nous a noyés de chiffres : clipper à coque métallique bicolore de soixante-seize mètres, deux mille deux cents mètres carrés de voiles, trente-deux marins, mais vous connaissez forcément ce cher Stad Amsterdam que vous avez raccourci de deux syllabes pour faire breton : ce fameux Stadam' !

J'avais tout bêtement assisté à une sortie d'entraînement du Stad Amsterdam, forcément silencieux depuis mon poste d'observation en hauteur et avec le vent dans le mauvais sens, et vous en avez profité pour me servir vos Joseph et Gwénaëlle, une tradition à vous qui doit dater du matin même, juste pour me mener en bateau.

Je vous transmettrais bien le bonjour de Laurence, mais je ne sais pas où elle est passée et dorénavant je m'en fiche, mais je m'en fiche… À un point tel que je me suis joyeusement embarqué sur mon propre bateau, un noir et rouge, aussi.

Nos navires se sont croisés, cette nuit : Joseph, du haut de sa dunette, vous passe le bonjour. Il n'est pas très démonstratif, mais il a souri quand j'ai gueulé à tous les vents Vive les Gwénaëlle, les Marion et toutes les femmes, les oncles affabulateurs, les voiliers d'acier comme ceux de fumée, New York et Poitiers et le monde, le monde !

Merci pour le cap, les tontons.

Je vous aime.

 

 

Par Serge REYNAUD - 0 blâmes et féloches - Je commente
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés