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Sur la route

Mercredi 3 juin 3 03 /06 /Juin 07:59
- Publié dans : Sur la route

  ATTENTION :TEXTE INCOMPLET

La nuit présente son aspect le plus creux à trois heures. L'instant est concave, il ne se passe jamais rien, à trois heures. Les minutes durent le temps qu'elles veulent, la nuit assomme la Terre et les rares veilleurs qui la parcourent ; c'est le moment le plus calme, le moment qui n'a rien à dire, nulle part.

Certes, on est les rois du monde. Aucune hiérarchie dans les bureaux, aucun message radio, très peu de flics dehors et aucune tâche indue : la ville est à nous. Le problème, c'est qu'elle est vraiment à nous. Il n'y a personne d'autre.

Le moindre véhicule circulant dans nos rues devient un sujet de contrôle potentiel, et il est vrai qu'on en regarde les chauffeurs avec attention. Sait-on jamais, pour peu qu'un demeuré recherché se croie plus en sécurité à circuler de nuit tout seul au milieu de rien plutôt qu'en plein jour, anonyme au milieu des fourmis…

En contrebas sur le petit périphérique à quatre voies, nous avisons un accident dont s'occupent les collègues de la tenue. Un véhicule sur le toit au milieu de la chaussée, le véhicule de police garé à contresens tous feux allumés, gyrophares bleus et orange en fonction.

Ça n'est pas notre problème. Certes. Mais ils ne sont que deux, on pourrait peut-être leur donner la main. Et je les connais bien, ils font partie de mon ancienne brigade. Mon gradé n'a pas l'air franchement emballé par mon initiative mais hein, si tu veux aller où tu veux, tu n'as qu'à prendre le volant… Je descends sur l'accident, pour voir. Pour passer le temps aussi.

Ils nous renseignent rapidement, rien pour nous a priori, l'affaire est claire : le type a un peu bu, il a tapé contre la barrière de sécurité, la voiture s'est retournée ; il n'a rien, c'est du lourd à traiter en termes de procédure mais ça n'offre pas de développement pénal. Nous, c'est le flag, le saute-dessus, l'arrestation rapide et carrée, pas ce genre de routine qu'on a quittée sans regret. Mais bon, on n'a rien d'autre à faire, on peut aider un peu.

Au loin s'annonce un véhicule, roulant bien vite pour l'heure, pleins phares, en direction des feux de la PS1. Et ça ne ralentit pas. Du tout.

Il y a une distance au-delà de laquelle il n'est même plus utile d'appuyer sur le frein, l'accident aura lieu. Le conducteur cette fois la franchit sans même l'évoquer, pas une hésitation, pas un coup de volant, rectiligne, la voiture des collègues ne fait même pas obstacle, elle fait cible. À peine le temps de hurler de faire gaffe, et la nuit change d'éclairage.

Plein fer, pleine cible, et dans le rond central encore, celui à cinquante points, dans un bruit de ferraille fracassée et de plastiques broyés. La rampe de gyrophares s'arrache et va finir sa vie sur le bas-côté tandis que la voiture qui la supportait produit un gros soupir de vapeur, s'affaissant tel un éléphant ayant pris une dum-dum en plein front.

La demi-seconde qui suit sera considérée comme perdue pour l'éternité. La voiture sérigraphiée des collègues est HS2, pas de problème de diagnostic. Celle qui l'a visée et touchée ne vaut pas mieux. Collègues blessés ? Non, tout le monde est là.

Et ça démarre, à fond, sans échauffement. Les bleus se dirigent vers leur voiture pour la sécuriser, nous fonçons vers l'autre pour comprendre. À l'arrière de celle-ci, un type et une toute jeune fille, conscients. La petite est silencieuse, les yeux grands ouverts, et ne semble pas comprendre ce qui lui arrive. Le type par contre, se penche entre les sièges vers la conductrice et répète en boucle : " Mais chérie, qu'est ce qui t'a pris ? Mais qu'est ce qui t'a pris ? "

Les collègues lui intiment l'ordre de leur ouvrir la portière. Rien à faire, il est en mode répétition, choqué, il n'entend rien. Ils tirent sur les poignées, donnent des coups de pied, tout est scellé, rien à en tirer.

Tandis que tout le monde s'affaire, le veilleur de nuit de l'usine proche est sorti de sa bulle, un monsieur vraiment âgé pour son uniforme neuf, et tourne autour de l'accident en ne sachant quelle posture adopter.

Je me suis positionné à l'avant du véhicule, pour essayer de secourir la conductrice : sa portière aussi ne répond plus. Je m'acharne sur la tôle, tandis qu'un collègue quitte la scène à toutes jambes. Je finis par imiter mon pote intervenant à l'arrière : je sors ma matraque télescopique et je fracasse la vitre, pas le temps de peaufiner, la dame semble salement amochée.

Sous les yeux de plus en plus arrondis du veilleur de nuit, mon collègue revient et plonge ses mains prolongées de l'extincteur dans le pli du capot soulevé par le choc, il y pulvérise la poudre blanche, annihilant le début de fumée qui commençait à poindre.

Le type à l'arrière est en état de choc, il n'est capable que de répéter en boucle ses " Mais qu'est ce qui t'a pris " à la conductrice. Un compte rendu rapide des collègues m'apprend que les passagers arrière, un père et sa fille, ont chacun une jambe brisée : ils s'en occupent.

Je reste seul avec la conductrice, la maman sans doute. Elle a dû s'endormir, d'où l'accident. Elle ne portait pas sa ceinture de sécurité. Elle est écroulée sur son volant, respire difficilement. Je dois faire un bilan avant de tenter quoi que ce soit. Je me calme, d'abord. Le sang qui recouvre sa face ne doit pas m'impressionner, elle a eu les arcades ouvertes par le choc, ça a beaucoup saigné mais c'est sans gravité.  

 

[...]

La suite dans mon deuxième livre, à paraître.

 

 

1 La PS : la voiture Police Secours 
2 HS : Hors Service. En gros, foutue.

Par gabian - 4 blâmes et féloches - Je commente
Mercredi 22 avril 3 22 /04 /Avr 07:59
- Publié dans : Sur la route

En renfort pour un mois dans cette grande ville du Nord, nous patrouillons de nuit à la recherche de la délinquance locale. Vers trois heures du mat’, nous interpellons un quidam ivre au volant, un grand classique de l’intervention policière.

Donc nous le transportons au commissariat local pour mesurer son taux d’alcoolémie avec la machine faite pour ça. Il va falloir sortir l’éthylomètre de sa position veille, le faire s’autocontrôler, faire souffler le type deux fois à intervalle minimum de dix minutes, prévenir un Officier puis sans doute un médecin, rédiger un PV d’interpellation puis un PV de constatation d’alcoolémie, en gros une bonne heure de boulot pour l’équipage, et il est déjà bien tard pour tout le monde.

- Bonsoir, c’est les renforts ! On a un type avec nous, fin bourré, qu’on a trouvé au volant…

Regard perplexe du planton à mon endroit, sans un mot.

- Je disais : bonsoir ! On a un type ivre qui conduisait…

Avancée du menton vers moi, regard toujours aussi interrogateur. Pas hostile, interrogateur.

- Un type ivre. Au volant. Il est avec nous. Interpellé. 

Les sourcils se lèvent, deuxième coup de menton, et les mains sortent de sous le comptoir pour se positionner paumes vers le ciel.

Rien de hargneux dans l’attitude, simplement ce placide rougeaud ne comprend pas ce que  je lui veux. Mes gars, eux, ont vraiment du mal à se retenir de pouffer.

- Je veux dire par là que je voudrais bien accéder à l’éthylomètre, pour la procédure, pour faire souffler le type, tout ça…

En réponse, j’ai droit au regard totalement médusé de notre hôte. Il n’a pas encore prononcé un mot mais tout est dit : ici, un type bourré, on le laisse rentrer chez lui, il a école demain !

Mes collègues ont de plus en plus de mal à se retenir de rire, je les sens qui savourent la situation : leur gradé buveur d’eau qui ne peut pas se faire comprendre d’un vieux de la vieille incrédule, ça leur fait une anecdote à mouliner en boucle dès le prochain petit déjeuner.

- Bon, assez ri. Tu peux m’ouvrir la salle où vous gardez l’éthylomètre en veille ? Pour le reste on va se débrouiller, mais tu nous appelles l’officier de permanence. Merci.

Toujours sans un mot, le planton avise lentement du regard mes collègues hilares, qui lui confirment en vrac que oui, il est très sérieux, leur gradé veut vraiment traiter cette affaire et oui, il faut vraiment réveiller l’officier pour ça et oui, c’est bien un délit grave dans la France entière que de conduire bourré.

Alors, toujours de cet air désabusé et affable qui ne l’a pas quitté, il nous ouvre une porte et tend un doigt vers la table du fond, sur laquelle trône l’éthylomètre. L’éthylomètre éteint, même pas en veille tellement les collègues locaux l'utilisent peu.

Dix minutes de préchauffage minimum, dix minutes perdues à attendre en pleine nuit qu'une boîte de plastique pleine d'électronique et de cristaux liquides veuille bien seulement démarrer, la galère continue.

Ça saute aux yeux mais je vérifie, je fais le tour de la salle, mes collègues cherchent partout mais non, il faut bien se rendre à l’évidence. C’en est trop.

Mes gars m’entraînent dans leur bon rire de nuit, une demi-minute d’hilarité communicative au point que même l’interpellé y participe, dans cette salle nue qui réverbère les sons, cette salle blanche au milieu de laquelle un éthylomètre éteint, que c’est con, fait se bidonner six flics fatigués et un poivrot compatissant.

Cette salle vide où, bien entendu, l'éthylomètre n'est pas branché : comment faire, sans prise ?

 

Par gabian - 2 blâmes et féloches - Je commente
Mercredi 14 janvier 3 14 /01 /Jan 08:04
- Publié dans : Sur la route

  ATTENTION :TEXTE INCOMPLET

Dans ma nouvelle unité depuis deux bonnes semaines, j'ai réussi à cacher mon handicap. Ça devait tenir encore un moment et puis ce matin, catastrophe : patrouille de trois, mission cinémomètre. Ils vont le voir, c'est sûr ils vont le voir, la honte, comment faire ?

Le trajet jusqu'au point de contrôle est ponctué de considérations argumentées sur le nouveau modèle de berline de luxe de chez Renault. Les versions, les coloris, les motorisations, les prix, la tenue de route, les comparaisons avec les modèles allemands de la même gamme, j'ai droit à tout ça en une demi-heure et le sujet n'est pas épuisé, loin de là, mais une demi-heure et je n'ai toujours pas de solution à mon problème.

Mais nous sommes arrivés, et il faut installer le radar. Je m'y colle avec le sous-brigadier qui me donne les derniers renseignements, ceux issus d'une longue pratique de l'engin et qui m'éviteront toute bourde à l'avenir. Ses explications sont simples, adaptées à mon niveau de néophyte, et on dirait bien que ça lui fait plaisir de me l'apprendre.

Un type expérimenté et qui sait transmettre : l'opposé exact d'un vieux con, ce que j'appelle un ancien. Le genre de rencontre qui adoucit les journées, mais je n'ai toujours pas trouvé comment leur dire.

Le gradé assurera le poste Contrôle, celui qui constate les vitesses excessives et balance par radio les infos au poste Interception, auquel il nous affecte pour nous charger du reste, procédure comprise.

Je m'installe à la bécane à l'arrière du fourgon, et j'épate mon collègue avec mon petit talent de société : je tape à dix doigts, et à toute vitesse. Certes, comme je le lui précise, " tu peux aussi taper des fautes de procédure à toute vitesse " mais je ne renonce pas à ce petit succès facile, hanté que je suis par la révélation obligée de mon manque professionnel patent.

Après trois PV, il me propose un changement de poste, la place sur le bord de route, celle qui consiste à intercepter la voiture annoncée par radio par l'équipe Contrôle. Je décline poliment, je suis bien là, moi. " Sauf si tu en as marre ? ". Il en a marre.

Je me lève et lui laisse la bécane. Avec des pieds de plomb, je me positionne au bord de la chaussée, à l'écoute de ma radio portative.

- Mercedes blanche gros modèle, immatriculée en 73, 121 km/h.

- Reçu pour Mercedes blanche, je l'ai à vue, j'intercepte.

Je fais se garer le véhicule, explique au conducteur la raison dudit arrêt, attends la fin du laïus obligé (" Vous êtes sûr ? Franchement j'ai pas fait attention ", et tout le reste), puis accompagne le conducteur au fourgon pour son audition.

Véhicule suivant, pas de problème, une Fiat rose, impeccable. Scénario identique (" Vous êtes sûr ? J'ai pas fait attention ", etc.), accompagnement du contrevenant vers le fourgon.

Et ma carence définitive apparaît au grand jour, lamentable autant qu'irrattrapable.

" BMW grosse cylindrée, bleu foncé, immatriculée en 75, à 141 Km/h "

De nouveau interception, de nouveau " Vous êtes sûr, etc. ", mais mon collègue sort du fourgon et se débrouille pour me parler hors l'ouïe du contrevenant.

-  Dis-moi, ta BMW là, tu crois pas qu'elle ressemble un peu beaucoup à une Alfa Romeo ?

- Euh, peut-être bien. En fait, je ne sais pas.

[...]

La suite dans :

CHRONIQUES DE LA MAIN COURANTE, 
de Serge REYNAUD, Bourin Éditeur, 2009.

Par gabian - 14 blâmes et féloches - Je commente
Dimanche 11 janvier 7 11 /01 /Jan 10:51
- Publié dans : Sur la route


Alors que nous contrôlons des véhicules, un des collègues voit distinctement un automobiliste, à quarante mètres environ, qui s'obstine à rester au milieu de la route avec son cligno à gauche alors qu'il est dangereux et même interdit de tourner à cet endroit.

Il sort son sifflet et en use, puissamment, longtemps, en faisant de grands gestes. Et l'automobiliste ne bouge pas du milieu de la route, son cligno clignotant, orange et obstiné.

Le collègue, toujours sans bouger de sa place, entame une deuxième salve tonitruante, assourdissante, interminable. Mais la voiture entame quand même son tourne-à-gauche. Il en lâche son sifflet, et nous sort un magnifique :

- Mais il comprend pas le français, ou quoi ?

(Merci Jean-Yves)

Par gabian - 8 blâmes et féloches - Je commente
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