La France cultive un étrange et épidermique rapport à l'argent : y parler pognon est aussi malséant, aussi répugnant qu'exposer au tout venant ses diarrhées ou constipations. Le fric, c'est sale, c'est caca. Et on joue quand même tous au Loto, espérant un jour se rouler dans la, dans la, dans la moelleuse suavité du luxe décomplexé jusqu'à la fin de nos jours.
Étant sans vergogne Français moi-même, je m'autorise aujourd'hui cette forme accomplie de la vulgarité : je vais vous parler pognon.
ooO0Ooo
- Tu as gagné beaucoup d'argent, avec ton premier livre ? m'interroge certes naïvement mais à bon droit parfois un lecteur de rencontre.
- Gagner un euro c'est déjà gagner de l'argent. Donc oui, Chroniques de la main courante m'a rapporté un peu de sous, éludé-je élégamment.
- Combien ? insiste l'indélicat, bientôt fâcheux s'il persiste.
- Moins d'un treizième mois, somme sur laquelle d'ailleurs j'ai acquitté des impôts. Voilà.
- Combien t'as gagné ? s'autorise le décidément malgracieux.
- Un à-valoir de 1000 €, pour 8 % des recettes. Au final, 1400 € environ. Pour un premier livre d'un inconnu, autour de 1200, 1300 exemplaires vendus : correct. C'est tout.
- À-valoir ? Quoi t'est-ce ? s'exprime leur soif d'apprendre (tiens, il a été rejoint par quelques curieux : normal, on va parler de fric).
- Je vous la fais courte : l'à-valoir est la somme versée à l'auteur par l'éditeur, quand ce dernier accepte le manuscrit. L'éditeur fait le pari qu'il vendra suffisamment de livres pour rentrer dans ses frais. Le truc, c'est que l'à-valoir est un pari : si l'éditeur ne vend que quinze livres, l'auteur a quand même gagné la somme, il ne restitue rien, l'à-valoir lui est acquis, c'est ainsi.
Et évidemment, je ne touche plus un rond après le versement de l'à-valoir, tant que le montant dudit à-valoir n'est pas atteint avec mon pourcentage sur les ventes.
- Gné ? bavent-ils.
- D'accord, j'explique mais en moins de six lignes sinon c'est gonflant, alors soyez attentifs :
J'ai eu droit par contrat à 8 % du prix de vente du livre. Grâce à ces 8 %, le montant de 1000 € est un jour atteint dans la colonne "dû à l'auteur". 1000 € qui me reviennent mais l'éditeur ne me verse rien : il me les a déjà versés, c'était le fameux à-valoir versé à la signature. Tout ce qui se rajoute aux 1000 € dans la colonne "8% pour l'auteur", c'est en plus de l'à-valoir, il me le versera. Mais si ce montant n'est pas atteint, tant pis pour lui, donné c'est donné, c'est un à-valoir, c'est pour l'auteur quoi qu'il arrive.
- Ah, d'accord. Mais le deuxième, alors ? poursuit l'auditoire.
- Le deuxième quoi ? répond innocemment l'auteur imbu de sa dérisoire personne, voulant se faire prier.
- Le deuxième livre, connard ! répondent-ils frisant la grossièreté, calmez-vous, quoi.
- Pour le deuxième, j'ai obtenu 2000 € d'à-valoir, et 10 % sur les ventes. C'est un contrat type dans le milieu (oui, le milieu) de l'édition, mon travail (c'en est un) va être rétribué mais je ne vais pas m'offrir l'Aston Martin de mes rêves. Cela dit, j'aurai peut-être un treizième mois en 2011, finalement.
- Donc, pour vivre un jour de ta plume ? poursuit l'assemblée jamais rassasiée.
- Et bien, pour faire dans l'euphémisme : pas tout de suite. Si je vends seulement mille exemplaires du tome 2 (Bonne nouvelle, c'est la police !, 19 €), je gagnerai mille fois 10 % de 19 €, soit… Oui, c'est ça : 1900 €. Et les 100 € de différence avec les 2000 € de l'à-valoir ? L'éditeur les perd et ils me restent acquis, c'est le jeu.
- Alors si tu en vends 5000, ça fait combien, en picaillons ?
- Facile : 10 % de 19 € multipliés par 5000 exemplaires, égalent… Bouge pas. Calculette. Je reviens. Bouge pas. […]
J'ai reviendé. 5000 exemplaires impliqueraient 9500 € pour moi. Alors imagine trente mille exemplaires, ce serait sympa. Deux euphémismes, suffit, après ça lasse.
Mais si ça se trouve, ça sera vingt-six ouvrages écoulés, le bouillon, la cata, le pilon, la honte. Ca m'inquiète mais sans plus, vraiment. Je me suis régalé à travailler mon écriture, un éditeur m'a suivi, je ne pensais pas qu'un seul bouquin de moi paraitrait un jour et j'en suis à préparer le tome 3 pour 2013.
Au final, cent mille exemplaires s'arrachant d'ici Noël ? Joie, Crillon et Mouton Rothschild ! Trente-huit bouquins achetés par erreur et bazardés illico dans les vide-greniers ? Joie, Gîtes de France et cidre fermier !
Pour expliquer mieux ce relatif détachement, en parfaite vulgarité assumée, deux motifs valant conclusion.
Et d'une : j'ai hérité d'un splendide cancer colorectal fin 2007 auquel j'ai réchappé grâce à l'ablation d'un long et répugnant segment de ma tripaille, la dérivation provisoire de mes évacuations fécales dans une poche par un morceau de mon intestin grêle sortant de mon flanc, quatre anesthésies générales et une chimiothérapie implacablement émétogène (qui fait grassement gerber) : pour moi dorénavant toute journée vécue est arrachée à la douleur sourde, aux fragrances hospitalières, au vomi aigre, à la merde et à la mort. Alors les considérations morales ou financières, oiseuses ou justifiées à propos de mes chiffres de ventes ne sont, pour faire dans l'élégance détachée, que superfétatoires billevesées.
Et de deux : même si Bonne nouvelle, c'est la police ! ne se vend pas, les 2000 € d' à-valoir, je les garde.
