Par dessus la douce fragrance des feuilles se mêlant à l'humus automnal, l'odeur sure, vaguement
pourrissante s'insinue dans ses narines en sournoise invitée, bien que les champignons en cachent la première attaque sous leur acide senteur rousse. Mais elle est là qui insiste, surnage,
collant aux sinus, au cortex, réveillant des peurs là enfouies depuis la préhistoire et que lui a à connaître et il n'en veut pas, de toute son âme il n'en veut pas. Alors il ne la sent pas, pas
encore, pas tout de suite, s'il te plaît.
Elle est là, lovée, glissante, entre les troncs et les mousses elle monte aux frondaisons mêlées des
diverses essences, se cogne langoureusement au dessous des feuilles pour mollement rebondir vers le sol, vers ses narines, râpant sa gorge maintenant.
- Ca ne peut pas être ça. Ca ne peut pas.
Il renifle, les ailes de son nez s'écartent, il inspire, il s'imprègne, il chasserait presque.
- C'est sans doute une charogne, c'est pas grave, on marche, ça va passer.
Quelle drôle de voix. Il la regarde, s'excuserait presque. C'est impossible, pas ici ; il est en repos,
ici c'est dimanche, il se promène avec sa femme dans les bois, ils ont laissé le petit chez les beaux-parents alors ils se promènent en amoureux toute une journée rien qu'à eux alors l'odeur
n'est pas là, elle n'existe pas, voilà.
C'est le premier indice, toujours. L'odeur. Il s'est arrêté maintenant, pour s'en mettre plein les
naseaux, pour être sûr, vraiment, mais il l'était déjà. C'est elle, c'est l'odeur, l'indice infâme et quasi liquoreux dans la bouche, amer, puant, le premier qu'on rencontre, avant même d'ouvrir
la porte.
Il s'est déjà trompé, pourtant, une fois. Ce n'étaient que deux steaks oubliés sur un comptoir de
cuisine américaine, par la jeune étudiante qui était simplement partie en vacances chez ses parents. Les pompiers avaient cassé la porte pour rien, les collègues du commissariat s'étaient foutu
de sa gueule pendant une semaine. Il ne se trompe pas. Cette fois, elle est là.
- Il faut que j'aille voir, juste pour être sûr. Vraiment. Je reviens de suite.
Mélanie sait. Trop. Alors elle le laisse y aller, de toute manière elle n'y pourrait rien. Elle sera là,
c'est tout.
Il a écarté les buissons du bout de son bâton de marche, a écrasé quelques branches mortes, a très peu
hésité, c'est par là. Plus il avance, plus l'odeur le soûle, l'écœure mais c'est là, il n'y peut rien.
Il y a quatre ans, c'était pareil, quand son pote Jef avait trouvé la jeune lors de la battue. C'est ce
qu'il avait raconté à tout le monde, après. Il l'avait dit : quatre, cinq secondes avant de la voir, il savait, à l'odeur. Ils l'avaient tous vue, après coup, tous avaient senti son effroyable
odeur, inconcevable, inoubliable. La vision était restée, mais l'odeur, l'odeur surtout les avait tous englués. Jef, lui, avait fini par vomir, sans que ça le soulage, d'ailleurs.
Aujourd'hui, il est seul. Elles sont devant lui, les trois secondes, derrière le rideau de branches,
vers la clairière qu'il devine toute proche, dans le cône invisible qu'il fouille du regard à mesure qu'il avance, gêné par les racines et les broussailles, l'odeur est là, impossible de
confondre, impossible de faire semblant de n'avoir rien senti et de s'enfuir, comme tout le monde, impossible.
Mélanie suit, à dix mètres. Il avance, nez, truffe au vent. Il n'y a pas de vent. L'odeur, pourrie,
sucrée, merdeuse et douce, il l'a dans les sinus, elle force, elle pousse jusqu'à sa trachée, elle y est. Trois secondes, lui a dit Jef, ça a duré trois secondes et lui ne veut pas ; il y va
quand même, parce qu'on n'y peut rien, c'est comme ça, c'est le boulot, il faut y aller et non, pas les trois secondes, nom de dieu, pauvre Jef comme il a dû en baver, ça lui avait pourri son
année. Trois secondes, et une année.
Il repousse une branche au niveau de son thorax, la tord dans le sens de la marche, la relâche en coup
de fouet, il est seul avec l'odeur, Mélanie est derrière, loin, elle suit, elle s'en fiche, elle sera là.
Les clics de la trotteuse résonneraient dans sa tête si seulement il était dans un film noir – il adore
les films noirs - pas de cliquetis, pas de cloches, pas de jingle annonciateur ou de musique en vagues graves accompagnant l'angoisse du cinéphile, rien, rien que son souffle qui doit puer autant
à l'entrée qu'à la sortie de ses poumons maintenant tellement l'odeur y est, tellement les trois secondes ont commencé, elles se finiront là, derrière l'ultime rideau vert clair, dans la petite
clairière.
Elle est morte. Depuis un jour ou deux. Blessée au flanc par un tir, un seul orifice, sans doute une
carabine, à lunette pourquoi pas. Ils sont équipés, maintenant. Elle a dû courir, se vider peu à peu de son sang et mourir, là. Les biches meurent
aussi, ça ferait un bon titre, pour un polar. Cons de chasseurs, aussi.
Il a posé ses genoux près de la tête de la bête, gueule ouverte sur sa langue sortie. Les vers doivent
déjà y être. Elle pue.
Il lève les yeux vers elle, elle qui s'est approchée.
Elle lui prend les mains, ses mains souillées d'avoir caressé la tête d'une charogne, le relève. Il
aimerait bien parler.
Il se tait. Dans le fumet pourrissant de la viande gluante quittant à regret les os durs, Mélanie
l'enlace. Il met son nez dans son cou. Une minute encore, elle lui tend un mouchoir. Il se mouche dedans, deux fois, met le tout dans sa poche, inspire un grand coup. Ca pue encore plus, et ça va
mieux.
Elle lui prend la main, et puis elle s'en va, vers le chemin qu'ils ont quitté tout à l'heure. Elle
écarte les branches. Il suit. Elle est là.