LE PETIT DERNIER

 

Bonne nouvelle COUV PREMIERE 

On en a parlé en bien, ici :

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Dimanche 19 février 2012 7 19 /02 /Fév /2012 05:37

 

Nous avions pris contact avec le gérant de la station-service, qui n'avait rien remarqué de particulier aujourd'hui sur son grand désert bétonné, si peuplé bien qu'inhabité.

Plus loin, sur le parking des routiers, nous avions discuté avec un chauffeur belge qui nous avait signalé des allers-retours de types étranges la nuit précédente autour de son camion, sur une aire située à deux cents kilomètres. Après lui avoir soutiré un maximum de renseignements (horaires, signalements) pour les transmettre au Peloton de gendarmerie compétent, nous avions repris notre patrouille. Les enfants, débordant d'énergie trop rentrée, compressés de l'immobilité passée, explosaient sur les pelouses. Leurs braillements rassurants, leurs rires stridents sous ce soleil tendre, accompagnaient notre lente progression toutes vitres ouvertes, sur les allées carrossables.

 

L'aire d'autoroute avait beau être immense, ce n'était qu'une aire ; après l'avoir parcourue en tous sens, il nous avait donc fallu la quitter. Le chauffeur s'engagea sur la voie d'accélération, poussant les rapports pour s'engager sur la triple file.

 

Le petit con a jailli du talus sans prévenir, avec son tricot de laine bleue, quelle idée, en plein mois de juin ! Le coup de volant du dernier recours n'y a rien pu, le coin droit du pare-chocs l'a chopé avec un petit bruit sec, telle une coque d'amande croquée par une mâchoire de casse-noix.

 

Christophe a eu le meilleur réflexe possible : un coup de volant un peu plus appuyé à gauche et c'était le carambolage assuré. Ces dizaines d'exemplaires indifférenciés de centaines de kilos de ferraille à 130 Km/h se seraient percutés sans rémission ; il a choisi dans l'instant, d'un seul coup d'œil dans le rétro. Une berline nous doublait, il s'est déporté juste ce qu'il fallait pour ne pas effrayer son conducteur et tenter en même temps d'éviter le petit inconscient qui se jetait sous ses roues mais rien à faire, le bruit sec et sourd d'une cage thoracique qui s'enfonce a tétanisé l'équipage, le chef de bord en a plié l'accoudoir, les jambes tendues à en fissurer le plancher.

 

Christophe continue à gérer l'incident, actionnant les feux de détresse et la rampe lumineuse, se positionnant avec calme sur la bande d'arrêt d'urgence. Nous descendons à fond de train, enjambant la barrière de sécurité, et courons vers notre victime qui a valdingué sur le talus, laissant derrière elle une traînée de gouttelettes sanglantes que les véhicules nettoient sans malice, d'un coup de langue de leurs roues chaudes.

 

Des gémissements surnagent au-dessus des moteurs et sifflements des tôles des bolides proches. De petits cris, à peine un souffle, rien du tout. Il est là, les reins brisés, manquant d'air pour aboyer sa douleur de clébard massacré.

 

Le caniche abricot, un de ces chienchiens à mémères, Pupuce ou Kiki, pleure sans larmes, entrecoupant ses gémissements d'une espèce de course imbécile des pattes avant qui l'essouffle, avant de gémir à nouveau puis enfin de pousser son atroce hurlement modulé, bien trop grand pour lui.

 

La radio portable pourrait nous aider, mais le vétérinaire de permanence n'arriverait que dans une heure, avec de la chance, beaucoup de chance. Le dos du chien fait un angle aigu, colonne brisée, son crâne rejoint presque son arrière-train ; il cesse de hurler, plus la force.

 

Son œil rond, qui saigne à peine et nous fixe, est voilé de ce blanc caractéristique des cataractes de vieux cabots. Les babines retroussées laissent apparaître des dents un peu jaunies, quelques-unes sont cassées. Le chien semble implorer, sans gémir ou si peu, qu'un des grands bipèdes qu'il aime sans réserve, sans limite, sans raison depuis qu'il est né caniche, l'aime assez lui aussi, l'aime assez pour faire ce qu'il faut.

 

C'est notre premier cadavre pas assez mort. C'est ainsi que les mains de Christophe s'approchent du cou du petit être, mais  qu'elles ne peuvent que caresser, effleurer, se poissant de sang rose, espérant que le geste suffira, oh oui, faîtes que cela suffise.

 

La bête court encore dans le vide, sur le flanc, de ses pattes avant seulement, grotesque, les dents cassées mordant l'herbe, sans plus gémir. Cela ne suffira donc pas. L'œil rond s'ouvre plus encore, elle tousse du sang et non, elle ne crèvera pas, jamais, pas comme ça, elle grogne, d'impuissance ?

 

Il lui fait un mamour du bout des doigts, une tendre grattouille juste au-dessus de la truffe. Le petit chien, à bout de sa dernière force, le lèche.

 

Il nous écarte, sort son arme et tire, à moins d'un mètre, imprimant en force un petit trou suintant de rouge dans le flanc abricot du caniche en bleu. Celui-ci, en un soubresaut, cesse.

 

Nous autres, sonnés par la détonation, atterrissons enfin, sans solution issue de nos belles fiches techniques. Près du petit cadavre enfin, il procède à la mise en sécurité de son arme. Celle-ci remise à l'étui, le doigt le long du pontet comme répété cent fois au stand, il se relève et, se mordant la lèvre :

 

- Il fallait, non ?

 

Tandis qu'épaules basses il rejoint son volant, nous nous dirigeons vers l'aire de repos, ensemble, gorges sèches et bien soudés, pour mentir comme un seul homme au propriétaire du Youki.

 

Non, il n'a pas souffert.

 

 

 

Cette histoire figure p 195 de "Bonne nouvelle, c'est la police !",

François Bourin Editeur, 2011

Par Serge REYNAUD - 0 blâmes et féloches - Je commente
Mardi 7 février 2012 2 07 /02 /Fév /2012 04:52
- Publié dans : Divers et variés

Au travail, dans la Police Nationale donc, j'ai souvent moqué ces petites lâchetés, ces compromissions qu'on veut croire minuscules, ces petitesses que d'aucuns estiment - souvent à raison - nécessaires à la progression de leur carrière.

 

Cyrano de Bergerac, mon héros tout d'un bloc, abomine ces négociations intimes avec l'honneur, ces petits renoncements pas si graves et qu'on aimerait oublier… Mais écoutons plutôt son ennemi, de Guiche, devant la belle Roxane en deuil, écoutons-le évoquer amèrement sa condition de puissant qui a su composer, s'octroyer de ces faiblesses qu'on veut croire vénielles pour enfin, enfin arriver au sommet :

 

 

Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
On sent - n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;

 


Cependant, si la police a son lot de pathétiques complots de couloir, de perfidies et autres piètres bassesses, elle n'en a pas le monopole.

 

Depuis quelque temps, non content d'être flic, je joue à l'auteur. Je suis donc invité à des salons, des rencontres, colloques et autres festivals. Je m'en vais vous livrer un de ces instantanés qu'on attrape au vol en ces nids de culture.

 

De nombreuses tables sont disposées comme au hasard dans la grande salle du restaurant, le public de "professionnels" doit s'y placer à sa convenance pour le dîner qui vient. Nous sommes une bonne trentaine d'auteurs (scénaristes, dessinateurs, écrivains, etc.), une quinzaine d'acteurs ciné et télé dont certains fort connus, une dizaine de chanteurs et musiciens, quelques élus locaux et l'équipe au complet du grand festival qui nous offre ce raout. Le patron du département fiction d'une grande chaîne télé du service public est là, parmi les invités. Il a environ quarante ans, et finance des projets sur lesquels il parie à coups de millions d'euros : une indéniable pointure dans sa partie.

 

La bande informelle avec qui j'ai entamé la soirée s'assoit à la première table venue en continuant la discussion enjouée commencée à l'apéritif. Mais un vieux de la vieille, auteur de BD reconnu, me fait un signe : regarde par là.

 

Je regarde. La parade avait commencé, je n'en avais rien vu.

 

Tous ces ââârtistes si épris de liberté chérie, de création émancipatrice, de textes et de rôles meeeeerveilleux, tous ces bien-votants confits dans leur mépris convenu des beaufs tournent innocemment, avec sur la face cet air soigneusement blasé des habitués de la chose, autour du fameux directeur de la fiction. Ce dernier finit par s'asseoir à une table proche.

 

Une jeune actrice est là [je tairai son nom, ne cherchez pas], cheveux blonds au carré, robe charleston blanche d'un rien trop courte, gorge ivoire et lèvres rosées qui se jette sur le siège à côté du producteur, devançant de justesse un quinquagénaire à catogan fort marri de la manœuvre osée de la donzelle. Le siège est occupé, son siège commence.

 

Tout en elle est excitant, jusqu'à son rire quand, le projetant aux lustres, elle sort d'un déhanchement ses jambes de sous la table pour des fouettés de mollets le soulignant encore, découvrant innocemment des cuisses qu'on voudrait lécher dans l'instant, une fraction de culotte blanche à déchirer sur des moiteurs supputées. Ses seins ronds gigotent ferme sous le décolleté prometteur, elle est à elle seule un festival dans le festival.  La prestation comme la pouliche : magnifiques. Dans d'autres lieux, d'autres circonstances, on appelle ça une gagneuse au turbin racolant le micheton, mais ça a l'indéniable mérite du travail bien fait. Splendide.

 

Deux heures. Pendant deux heures, le ballet autour du producteur a perduré. L'actrice a ri à toutes ses saillies, ses commensaux lui ont parlé trop fort en buvant force bouteilles, l'objet de toutes les attentions a savouré leurs courbettes et salamalecs jusqu'à sa sortie de scène, sans la blonde à son bras - sans doute n'avait-il plus si faim.

 

La saynète pourrait certes être qualifiée de répugnante. Elle n'est toutefois qu'humaine, banale. Le grand jeu de la séduction ordinaire pour se hausser dans la hiérarchie, quelle qu'elle soit. Cette fille, ces gens étaient au travail, ils ont joué leur jeu ; peut-être même tout en jouant s'écœuraient-ils un peu, pour l'oublier bien vite.

 

Et devant Roxane pleurant le beau Christian depuis quatorze années, de Guiche poursuit :

 

 

Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

 

Et vous savez quoi ? Au prochain salon, qui sait, moi aussi j'aurai un livre, un scénario, une chanson à placer, bref, un truc à vendre à celui qui a le pognon.

 Comme tout le monde, je m'assiérai à la bonne table.

 

 

 

J'aurai dans mes tympans cependant, l'illusion

D'un vent chuintant et sombre éloignant la cohorte

Des remords, des principes et des hésitations ;

Je les entends déjà, les fichues feuilles mortes.

 

 

 

 

 

 

 

Par Serge REYNAUD - 2 blâmes et féloches - Je commente
Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 05:33
- Publié dans : Sur la route

    
Aux visiteurs de passage :


Ce qui suit est la 2ème partie d'un texte commencé  ICI.

OoO°OoO

 

    

Des exclamations et autres jappements d'extase émanant du paquet de collègues, j'apprends par déduction que ledit Skoblar est une célébrité du ballon rond qui blablabla attaques fulgurantes – passes de génie – courses balle au pied - tirs croisés brossés frappes d'enfer – tirs poteau penalty – 174 buts – attaquant légendaire - championnat de 1971 – et Allez l'Ohèmeu  et donc, voilà.

 

Pas chien, d'autant que monsieur Froklar (j'y arriverai jamais), qui fait quinze ans de moins que son âge, est en règle, je lui restitue son permis. Lui, toujours aussi souriant, prend le temps de signer encore deux carnets, remercie son fan club impromptu, enclenche sereinement la première de sa berline de luxe et se dirige vers le stade tout proche. Le paquet de machos à casquette doublés de groupies en pâmoison se tournent vers leur chef. Moi.

 

- Dis-nous, Serge, juste pour rire, une question : s'il avait pas eu son permis sur lui, tu lui aurais mis l'amende ?

 

- Ben évidemment, cette question !

 

La place surchauffée, puant le gas-oil, le platane sec  et le bitume collant vient de perdre huit degrés.

 

- Quoi ? Vous vous plaignez comme moi toute l'année des coupe-file, des passe-droits, des pistonnés qui vous passent devant sans vous regarder au passage, et vous ne lui auriez pas mis sa prune pour non-présentation de permis de conduire ? Juste parce que c'est un ancien footballeur ? Vous déconnez, les gars ! Célèbre ou anonyme, Zinedine Zidane, Monica Bellucci ou mon boulanger, tout le monde pareil ! C'est la loi, et si tous les agents de l'État étaient sur la même longueur d'ondes, la société tournerait un peu mieux !

 

Je sens qu'ils ne me contrediront pas, parce que j'ai raison. Qu'ils le savent. Qu'ils n'ont pas d'argument à m'opposer. Et que j'ai tort.

 

Parce qu'on n'y peut rien, c'est comme ça. Si jamais j'avais rédigé mon amende, tous mes gars se seraient proposés dans la seconde pour la lui faire sauter, nonobstant le mépris compact qu'ils m'auraient opposé deux bonnes semaines d'affilée. Désespérante, injuste, absurde, irrémédiable et pathétique nature humaine.

 

Mais je vous l'ai dit et donc je l'écris, je le confirme ici à tous les flics de mon équipe, je ne le répèterai pas : si jamais un jour on contrôle Daniel Pennac1 sans casque et  ivre-mort au guidon d'une Harley sans pot d'échappement, les gars, je vous le dirai pas deux fois, je plaisante plus, c'est trop grave : le premier d'entre vous qui tend la main pour lui prendre ses papiers, je lui mange un doigt.

 

 

 

 1-Daniel Pennac est l'auteur – mais qui l'ignore ? - entre autres de La fée Carabine, Monsieur Malaussène, Des chrétiens et des Maures, Au bonheur des ogres, Chagrins d'école, et tant d'autres, tant et tant… Tous à lire absolument, c'est un ordre.

 

 

 

Par Serge REYNAUD - 1 blâmes et féloches - Je commente
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