Toute l'année, il nous
raconte ses plages des Landes, soi-disant les plus dangereuses de l'univers connu, avec ses baïnes assassines, ses rouleaux fracasseurs, et bla-bla-bli, et bla-bla-bla… Cette fois, pas de bol pour lui, on est en mission "renfort estival" juste à côté de SA plage, de SES vagues, de SES noyés et de SON sable, alors on ne le
prévient pas, et on lui rend visite. Ah oui, de SES bombes atomiques, aussi.
Donc cinq CRS dans notre joli fourgon, et direction la plage de l'Albatros - ce n'est pas le nom de la plage, mais du sauveteur. Deux mètres de haut, une envergure gigantesque et des activités nautiques : le surnom inévitable. Et effectivement, à plus de cent mètres de son poste, on le reconnaît, de dos, tanqué en V majuscule dans un de ses T-shirts administratifs, dont on sait qu'il les a fait retailler par une couturière exprès pour faire saillir ses muscles du bras au sortir de la manche, et souligner son buste taillé en publicité géante pour salle de musculation.
Notre arrivée le met en joie, immédiatement. Il faut bien avouer que la joie, chez l'Albatros, n'est pas ce qu'on appelle démonstrative. Un large sourire qui fait briller ses impeccables dents sous les lunettes polarisantes tout aussi rutilantes, et déjà la rigolade est passée. L'Albatros est un cas.
Notre arrivée ne passe pas inaperçue, tant nos uniformes sont à la limite du grotesque sur cette immense plage blanche surchauffée. Des familles, des gamins, … et des bombes atomiques. Une grappe de filles pour calendriers, en strings électrisants, jouant innocemment mon œil à ces jeux de plages qui font ressortir toutes leurs courbes dans toutes les positions, ou dorant au soleil sur des draps de bain légèrement huilés du contact innocent mon œil de leurs corps alanguis sous la sieste brunissante.
Nos cinq regards ne peuvent se détacher du spectacle de l'une d'entre elles, svelte trentenaire, très grande, brune d'un brun corbeau et d'un bronzage irréprochable de sportive méditerranéenne. Une tête de plus que toutes les filles présentes : une sudiste grande et musclée, déliée et ravageuse, dans un maillot une pièce rouge pétant trop petit de deux tailles, ou alors la mode est vraiment à la couverture minimale et trop suggestive, cet été.
- Euh, l'Albatros, tu l'as vue, la grande près de ton Poste de Secours ?
- La brune ? Je l'ai vue. Je la connais.
- Et alors ?
- Et alors achetez les mêmes lunettes que moi. Moi au moins, elle peut croire que je surveille la mer.
Avantage indéniable des lunettes réfléchissantes : ces nageurs-sauveteurs sont des techniciens éprouvés. Tout en regardant distraitement – tu parles – les naïades mieux que nues s'ébrouer au sortir des rouleaux blancs, rouleaux grondants et palpitants je suppose de les avoir innocemment massées, nous continuons notre conversation avec le grand diomédéidé.
Elle roule sur le sauvetage, la mer, les patrouilles en Zodiac® ou en scooter des mers, la bagarre avec les vagues, la nécessaire connaissance de tous ses pièges, marées comme récifs, ainsi que les petits bobos des estivants, l'inconscience de certains, les coups de soleil, les débuts de noyades, l'appel à l'hélico… Il évoque, simple et calme comme à l'accoutumée, les plongeons des sauveteurs commandés par l'homme de surveillance sur sa chaise d'arbitre près du poste de secours, le coup d'œil qu'il faut avoir pour repérer la viande à filin, et …
- La viande quoi !?
- La viande à filin. Vous connaissez pas l'expression ? Ah bon. Attendez, je vais vous en montrer une. Tiens, ça tombe bien, vous voyez le blaireau là-bas ?
Ledit blaireau est un trentenaire ordinaire, plutôt bien bâti, sorti d'une petite voiture puissante et rutilante en short long et multicolore, typique des fringues de surf. Il détache d'ailleurs de sa galerie une planche adornée de motifs psychédéliques et s'apprête à se jeter dans les rouleaux, les énormes et bruyants rouleaux, on dirait bien qu'ils ont grossi depuis tout à l'heure.
- Ben quoi, c'est un surfeur ?
- Non. Je suis un surfeur. Mes collègues aussi. Lui, c'est juste un branleur qui a acheté une planche, est passé chez le coiffeur pour sa coupe d'été, et qui va emballer de la pouffe avec sa bagnole cirée, sa planche toute neuve et son bronzage aux UV artificiels. Viande à filin. Vous allez voir, je lui donne un quart d'heure, pas plus.
Bon. L'Albatros est un taiseux, et on dirait bien que trente secondes de parlotte d'affilée constituent un maximum d'explication. On connaît
l'oiseau, aucune inquiétude, il ne parle jamais pour ne rien dire. Et surtout un évènement nous distrait de l'explication : la brune de tout à l'heure le regarde, plein face, effrontément, en se
relevant d'une chute quelconque suite à un jeu de ballon superflu, couverte d'une fine pellicule de sable sur tout un côté, avec des yeux qui ne trompent pas, des yeux dévoreurs et
propriétaires.
à suivre...







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